mercredi 10 mai 2006
Inde, peuples aux mille visages
Nous avons aimé l’Inde : elle représente la dignité, le courage, et la joie de vivre. Il suffit de rencontrer des hommes et des femmes de tous âges, de participer à un repas ou de boire un thé, écouter l’histoire de traditions millénaires et observer en silence les rituels religieux, pour s’éprendre éperdument de cette terre.

Aéroport de Bombay .. 22 juin 2005, 23h55..
Nous passons le
contrôle de l’immigration et rejoignons un immense hall afin de récupérer nos
bagages. Dans l’attente, l’envie furieuse d’aller aux toilettes se déclare
pour chacun de nous. Au moment même où je franchis le pas de la porte des WC,
deux Indiennes sorties de nulle part, vêtues d’un sari vert pomme pour l’une et
d’un sari violet pour l’autre, m’accueillent doucement, mais avec une certaine
obligation, me dirigent vers les toilettes spéciales occidentaux (pour
l’histoire : du papier toilette est disponible ce qui nous évite de nous
nettoyer à la mode indienne et de nous servir donc d’un robinet d’eau et de
notre main gauche… c’est un grand soulagement). Devant le miroir je sens leurs
regards insistants, leurs sourires édentés me font presque peur. Je me rince le
visage avec un peu d’eau tout en me demandant ce qu’elles peuvent bien se
raconter et manigancer. Je me dirige vers la sortie mais ces deux dernières en
décident autrement et me bloquent le passage à l’aide de leurs balayettes et de
leurs sourires disgracieux et toujours édentés. Elles me réclament un bakchich
que je me refuse à leur donner. Dès lors leurs regards se transforment,
deviennent noirs et brusquement elles brandissent leurs balayettes à hauteur de
ma tête en commençant par m’insulter en hindi puis en se serrant l’une contre
l’autre pour faire poids et tenter de m’intimider.
« Sorcières ! », pensais-je… Le cœur serré je force le passage
et provoque un arrêt sur image de mes deux augures qui me regardent partir
déçues que leur combine n’est pas marchée. Ce premier contact m’a vraiment
paniquée car je rencontrais la détresse dès l’aéroport…
La sortie
de l’aéroport est pour nous saisissante… Une masse d’yeux noirs, des centaines
de visages en sueur nous observent, des centaines de mains s’agitent, les Indiens les plus culottés se précipitent vers nous, nous demandant à tour de
rôle : « Need Taxi ? Good price for you ! ». La chaleur, l’humidité, la pluie
démentielle s’ajoutant à cette marée humaine nous nous sentons comme pris en
otage.
Arrivés
devant notre Taxi prépayé, deux vieillards nous installent avec les bagages à
l’arrière du véhicule en nous demandant aussitôt un bakchich. Nous tendons un
billet de 20 roupies qui ne semblent guère les satisfaire. Nous restons fermes.
Fin de la négociation. Notre chauffeur s’installe sans mot dire, met le
contact, accélère et prend une vitesse de croisière de deux à l’heure… 40
minutes sous une tonne de flotte à cette vitesse nous rend songeurs…
Les
indiens sont sensés rouler à gauche mais pour économiser l’essence ils
roulent en plein milieu de la chaussée avant de négocier un tournant… Ils
klaxonnent tout le monde (vaches sacrées, chiens,
piétons, vélomoteurs, voitures…), et ce, de façon répétée pour sans cesse rappeler qu’ils sont là et
qu’ils ont l’intention de doubler. On se demande si les klaxonnés entendent le
signal sonore… personne ne semble réagir à ce klaxon…
Le
chauffeur nous décrit dans un anglais très précaire les édifices que nous
apercevons à travers les vitres embuées… Nous décidons d'ouvrir ces dernières, et là
c’est le choc, car sous cette pluie monstrueuse les monuments ne retiennent
absolument pas notre attention. C’est avec stupeur et consternation que nous
découvrons les bidonvilles de Bombay. La population tente de s’abriter sous des
tentures faites de sacs en plastique, de cartons, de toiles de jutes, de vieux
bouts de tissus, de feuilles de bananiers et de cocotiers, de morceaux de
tôles… certains démunis de tout, dorment sur les trottoirs enroulés dans un sac
en plastique, d’autres trouvent refuge sous les minces toits d’échoppes qui
bordent la route…
Nous arrivons à l’hôtel sous une tonne de flotte, le gérant sonné par le sommeil, nous accueille un peu grognon et nous fait emmener dans la chambre par son groom aussi somnolent que lui… La chambre nous apparaît peu conviviale, avec la lumière jaune, ses murs blancs salis par le temps et la fumée de cigarette, sa table mal nettoyée et son poste de télé des années 70 installé sur une chaise. Seuls les lits restent corrects et la salle de bain bien qu’un peu austère. Nous étions loin de notre hôtel de catégorie chic (selon le Lonely planet) et loin des photos vantant la beauté de l’édifice que nous avions découverts via le site internet… Mais nous étions contents de nous sécher et de nous retrouver à 3 heures du matin installés au fond d’un lit.
Bombay .. 23 juin ..
Notre mission de la journée est d’acheter
notre premier billet de train (pour Goa) à la gare Victoria de Bombay.
Obtenir quoi que se soit dans une gare relève du parcours du combattant… Nous
commençons à comprendre pourquoi des touristes s’en remettent à certaines
agences intermédiaires, quittes même à le payer très cher. Mais bon nous avons
du temps, alors…
Il faut savoir que Victoria Station est un
vaste édifice de style gothique, le plus exubérant de la ville, ressemblant
davantage à une cathédrale ou à un palais richement décoré qu’à une simple
gare. Des sculptures représentent des paons, des gargouilles, des singes et des
lions se mêlent à des arcs-boutants, des dômes, des tourelles, des flèches et
des vitraux. Pour couronner le tout une peinture de 4 mètres de haut représente
le Progrès, alors que le reste de l’édifice semble célébrer le tohu-bohu ambiant…
C’est donc immense et il est très facile de
s’y perdre et de tourner en rond. Mais malins nous demandons notre chemin. Dès
lors nous comprenons que la communication avec les Indiens va s’avérer
particulière et difficile : un Indien est persuadé de maîtriser la langue
anglaise et a tendance à prendre assez mal le fait de lui faire répéter ce
qu’il bredouille.
L’homme du premier guichet essaye de nous faire
comprendre qu’il faut se diriger vers un autre bâtiment et devant notre mal à
le saisir il pointe son doigt de façon hasardeuse à l’opposé de notre chemin.
Vaillants et souriants (ce sont les vacances tout de même !) nous nous
dirigeons vers le second guichetier, lequel nous montre un autre édifice encore
plus loin que le précédent. Toujours dans la bonne humeur nous poursuivons
notre itinéraire jusqu’à la rencontre de notre troisième guichetier qui lui,
sans hésitation, nous présente une autre bâtisse… Une heure plus tard et le
sourire imperturbable, nous voici devant l’ultime guichet qui confirme que nous
sommes bien au bon endroit… Le guichetier nous prépare nos billets et en
profite pour nous gonfler la note et se mettre dans la poche une petite
commission… Le temps de s’en rendre compte il est trop tard…
2h30 plus tard et nos billets en poche, nous
décidons de partir à la découverte de Bombay, melting-pot de la culture
indienne et pivot de l’économie nationale, ville séduisante et dure à la fois,
rassemblant les riches industriels, les rois de Bollywood et les plus grands
bidonvilles d’Asie…
Bombay nous séduit. De nombreux bâtiments
d’époque victorienne, assez imposants pour la plupart, donnent à cette ville un
air austère et rigoureux qui contraste avec les scènes de vie et l’animation
chaotique… Beaucoup de maisons de l’époque coloniale ne sont pas entretenues et
apparaissent aujourd’hui recouvertes d’une mousse verdâtre, voire grisâtre
parfois. La nature reprend alors ses droits offrant un spectacle surprenant
d’une maison enchaînée ou habitée d’arbres poussant dans les murs !

Une balade en Rickshaw... ça vous tente !?
Bombay.. 24 juin...
La visite de Mumbay serait incomplète sans
une excursion dans les bazars de Kalbadevi et de Bhuleshwar. Leurs étroites
ruelles, où l’étonnante densité de la foule va jusqu’à bloquer la circulation,
offrent un contraste saisissant avec le quartier relativement ordonné de Colaba
où nous séjournons. Le marché est un ensemble de bruits, de couleurs et
d’interminables pourparlers.
Pour nous ici rien n’est cher. Les roupies
ne s’envolent pas si facilement mais il y a toujours moyen de les voir se
volatiliser lorsqu’une femme, par exemple, arrive avec un bébé pendu à un bras crevant la dalle et nous embarque dans la première épicerie venue pour lui
acheter du lait et un sac de riz… C’est sûr, on craque. Le problème c’est que
tous les 10 mètres nous rencontrons ces personnes dans la demande et le
supplice. Et il est bien difficile d’intervenir pour tous, surtout que leur dire non
est une véritable déchirure : il va falloir se blinder et accepter le sinistre
fonctionnement de ce pays…
Notre parcours à la
découverte de Bombay sera très souvent interrompu par de grosses pluies
auxquelles nous tenterons d’échapper à l’abri des cafés ou de quelques
échoppes… C’est impressionnant ! La pluie paraît très lointaine et d’un
seul coup, alors que l’on pense être épargné, elle nous tombe dessus comme des
seaux d’eau…
Notre premier voyage en
train nous rend tout joyeux. La gare de Bombay est immense. Nous traversons une
série de halls en enjambant de nombreuses familles installées sur des
couvertures depuis des heures attendant, autour d’un plat ou allongées sur
leurs sacs, leur train.
Arrivés sur le quai, nous essayons de repérer nos noms affichés sur de grands panneaux séparant les voies. Nous comprenons bientôt où se situe notre wagon. A peine le train entré en gare, une masse humaine se précipite sur le convoi dans un hurlement fracassant, en se montant les uns sur les autres avec une violence surprenante, en s’agrippant après les portes et en faisant passer les bagages par les fenêtres des compartiments… Ces wagons sont réservés à ceux qui achètent leurs billets à moindre coût et la loi du plus rapide s’impose pour obtenir une place au moins assise… Nous sommes sur ce quai, spectateurs de cette scène pour le moins ahurissante…
Goa .. 25 juin ..
Notre trajet s’est
effectué de nuit dans une ambiance relativement indienne (ronflements et
bavardages sont prioritaires lors des voyages) et confortable. Installés sur
les banquettes du bas dont une nous a gentiment été offerte par nos charmants
compagnons de voyage avec lesquels nous discutons une partie de la soirée et au
petit matin en attendant la fin de notre trajet.
Goa est réputée pour ses
soirées Transes pendant lesquelles il n’y a pas de limites dans la prise
d’acides, d’amphétamines, de l.s.d ou d’héroïne… substances qui circulent plus
ou moins ouvertement. Bon nombre de touristes se retrouvent à Goa pour se faire
des voyages chimiques à n’en plus finir. Heureusement la police veille !
Mais si vous vous faites prendre ne vous en faites pas trop : 10 000
roupies suffiront et vous permettront ensuite de dealer avec le représentant de
l’ordre ! Outre le business de la drogue, la police rackette aussi les
commerçants pour ne pas avoir à respecter le couvre feu musical de 22 h.
Tout à un prix dans ce
pays où la corruption est une institution ancrée depuis des millénaires…
Aujourd’hui notre mission
ne s’arrête pas à Margao mais commence par une toute autre promenade, en bus, pour
rejoindre Palolem Beach au sud de Goa. Deux heures de trajet pour 50km (eh oui, cela fait au moins du 30km/h mais il vaut mieux tant la route est
mauvaise !). Ces deux heures de notre tout premier voyage en bus de ville
nous réservent bien des surprises. Tout d’abord les paysages sont d’une grande
richesse et leur variété maintient perpétuellement nos sens en éveil, mais il
faut aussi imaginer l’incroyable spectacle à l’intérieur du bus. Le véhicule
lui-même est une antiquité (comme la majorité des bus de la région…) et il
faut l’avoir vécu pour pouvoir concevoir le hurlement strident que produit la
tôle de la carrosserie en torsion dans un virage en épingle, suivi à chaque
fois d’un effroyable « bang » lorsque la dite tôle se redresse et
ainsi de suite à chaque virage… Ce vacarme étourdissant corroboré par le
vrombissement du moteur sollicite donc nos oreilles tout comme l’absence de
suspensions et les banquettes en fer peuvent éprouver nos postérieurs et
colonnes vertébrales…
Si ces conditions de voyage étaient plutôt prévisibles, nous ne finissons pas de nous étonner en constatant que de nombreux passagers se sont endormis : de la mamie qui s’est assoupie sur ses sacs à provisions, au père de famille se rendant au village voisin en passant par les enfants en équilibre précaire sur un genou… Ce spectacle nous laisse pantois…
Palolem Beach ..
25 juin ..
Notre carnet du parfait
touriste à peine entamé, une expérience de massage ayurvédic se présente pour
Adrien. L’Ayurveda est la science qui recherche le bien-être dans la
purification du corps et de l’esprit. L’expérience est inoubliable : pour
400 roupies (ce qui est relativement élevé en Inde) un faux professionnel
prend Adrien en main pendant une heure. Il l’enduit d’huile et le masse, le
frappe (!) énergiquement sur tout le corps, de long, en large et en
travers ! Ni vraiment détendant, ni non plus stimulant, le massage ne
laisse pas à Adrien l’heureuse impression d’avoir été d’une efficacité
extraordinaire. Mon tour vient pour un massage de la tête qui se transformera
sous la force par un bref massage intégral. Ma coopération étant très faible,
le faux masseur finit par céder dès l’arrivée d’Adrien dans la pièce. Il nous
demande de nous asseoir en tailleur face à lui sur les lits et s’invente maître
yoga en deux minutes… Il nous montre un exercice de voix, de respiration que
nous devons appliquer avec une
gracieuse gestuelle, les yeux fermés et ce dans une concentration exemplaire…
Adrien, surpris, applique à la lettre l’exercice imposé… Je
l’entends marmonner :
………Hommmm Shivaaaaaaaaaaa ………
Un peu moins enthousiaste
et disciplinée je décline la corvée et me sens saisie d’un terrible fou rire
qui mettra fin à cette séance incomprise et tortueuse. 600 roupies pour tous
les deux. Un prix d’amis paraît-il… Résultat de ce mauvais traitement :
des maux de ventres pendant 3 jours me concernant, mais le pire fut pour Adrien
qui a fait une réaction à l’huile ayurvédic et a vu une partie de son corps
se couvrir de boutons et de plaques rouges douloureuses lesquels mettront plusieurs jours à disparaître.
C’était vraiment une arnaque…

Après une telle épreuve nous nous échappons sur l’immense plage désertique de Palolem. Du sable fin à perte de vue, bordé par une palmeraie et quelques bateaux traditionnels que les pêcheurs ramènent, alors que d’autres s’activent et préparent leurs filets pour une pêche plus physique en bord de mer. La scène est absolument sublime. La lumière bien qu’un peu tamisée par la mousson reste douce et rend le cadre magique. Nous sommes frappés de découvrir une vie grouillante sous chaque trace que laissent nos pas dans le sable mou : des coquillages, des crabes peuplent la plage en silence, un bernard-l’ermite… Nous observons ce spectacle avec fascination…

Palolem est sans aucun doute la plage la plus belle de Goa. Son vaste rivage en forme de croissant bordé d’une frange ombragée est digne d’une carte postale. A chaque extrémité, la plage est cernée de rochers, et à marée basse, il est possible de rejoindre à pied la petite île de Green Island. C’est une plage plutôt retirée et moins fréquentée par les touristes car elle est plus difficile d’accès par rapport au reste des plages situées au nord de Goa. Niché au milieu des palmiers derrière la plage le petit village de Palolem dispose de toutes les installations dont nous occidentaux dépendons fortement : service internet, location de motos, restaurants…
Benaulim Beach .. 26 juin ..
Pourquoi Benaulim? Ce choix se
fait par la force des évènements. Ne pouvant obtenir un train pour Hampi avant
deux jours nous sommes donc contraints de prolonger notre séjour sur les plages
de Goa. Hors saison les bus et les trains ne fonctionnent pas tous les jours…
Benaulim compte plus de pensions
de famille que de complexes hôteliers, et de fait, a conservé son atmosphère de
village très paisible. Moins fréquenté que les plages du nord, ce petit village
est parfois le théâtre de vols commis dans ses ruelles, paisibles, en dépit de
l’ajout d’éclairages publics. La nuit, mieux vaut éviter de rentrer seul de la
plage…
Nous débarquons sous une forte tempête à vous couper le souffle et vous faire la frayeur de votre vie ! Au bout de la rue principale de Benaulim, celle menant à la plage, un petit bar, fait d’un toit de tôle et de grandes bâches bleues en plastiques, accueille un groupe d’Indiens lequel nous reçoit agréablement dans ce lieu infestée de mouches… Bienvenue au Pedro's Bar...
Très vite l’ami du patron, Francis,
sympathise avec nous ainsi que d’autres indiens, travaillant dans ce bar ou
simplement en vacances et de passage. Au milieu de cette effervescence fort
sympathique un homme blanc à la longue chevelure grisonnante, au physique fin
et longiligne, tel un hippie sortie tout droit des années 68, nous observe et
entame gentiment la conversation avec nous. Son discours très cohérent bien
qu’un peu ralenti par une prise importante de substances illicites, nous
conseille de nous méfier de quelques arnaques indiennes et de quelques
comportements douteux : comment ne pas se faire arnaquer sur le prix d’une course
en rickshaw, comment affronter l’attitude intimidante de certains policiers qui
n’ont pas le droit de fouiller nos sacs, comment ne pas payer trois fois le
prix des aliments sur le marché…
Un homme fort intéressant qui nous parle de
lui à notre demande, nous informe alors qu’il est Allemand, et fuit le système
politique de son pays, qu’il s’est installé en Inde depuis 5 ans, vit et
travaille comme un Indien à raison de 15 roupies par jour…
Nous passons deux jours à côtoyer une communauté indienne fort gentille et amicale qui, au cour de ces jours passés avec elle a été aux petits soins pour nous. Nous regretterons très fort toutes ces personnes qui ont eu beaucoup de sourires et d’anecdotes à nous confier comme « la difficulté à trouver une femme qui serait fière du statut de simple serveur… les femmes changent et veulent toujours plus et mieux », nous dit Francis.

Le divorce et le remariage sont très mal vus
en Inde. Dans les hautes castes, les veuves ne se remarient pas, s’habillent de
blanc et vivent pieusement leur célibat. Les traditions les excluent des fêtes
et des cérémonies religieuses car les indiens pensent qu’elles portent malheur. D’autres veuves et divorcées de castes inférieures se voient abonner
de leur propre famille et belle famille, et se livrent bien souvent à la
prostitution pour survivre car elles ne peuvent compter sur aucun réseau d’aide
social.
Nous resterons deux nuits dans une très jolie maison de famille (très probablement l’une des plus fortunée du village à en croire les ragots des villageois) abritée sous des cocotiers et animée par un petit poulailler. Les femmes sont délicates et nous offrent des fruits en signe de bienvenue. Quand au fils de la maison, il ne s’adresse qu’à Adrien pour savoir si nous avons des besoins particuliers.
Benaulim
.. 27 juin..
La vie indienne semble s’écouler lentement, et toujours avec la même alternance de tâches entre les hommes et les femmes, adultes et enfants. De nos jours les gens vivent encore comme autrefois, en travaillant dans les champs où en faisant paître les troupeaux, à la merci des intempéries.

Les paysans vivent encore aujourd’hui les conséquences d’une agriculture aussi archaïque par les moyens que rigide par les lois qui règlementent les rapports entre exploitants et ouvriers agricoles. Le résultat en est immédiatement l’appauvrissement de ceux qui sont déjà pauvres. Des millions de pauvres travaillent pour la survie dans des conditions épuisantes.
Hampi .. 28 juin ..
Notre second trajet en train se fait en très bonne compagnie et nous partageons boissons et gâteaux chimiques à la mangue avec un homme d’affaire fort sympathique et désireux de nous faire connaître les fameuses cascades qui entourent le train lors de son passage et qui font la réputation de la région d’Hampi. A l’entendre les chutes du Niagara à côté ce n’est rien…

A peine avons nous posé le pied en gare de
Hospet que nous voilà entourés d’une troupe d’indiens très tactiles, désireux
de savoir de quel pays nous sommes et de connaître nos prénoms. Après quelques
heures passées au calme dans un train fort confortable, se retrouver au milieu
d’une foule indienne hystérique nous laisse perplexe et un rien amusés par ces
nouveaux comportements. Bon, pas de panique : ici, ils sont plus curieux
qu’ailleurs ! Tous sont là : femmes, enfants, vieillards, drogués,
chiens, mendiants, et les plus acharnés restent nos fidèles rickshaws, les rois
de l’embrouille et de l’arnaque ! Ca fait du monde sur un quai de
gare ! Car l’Inde, mine de rien c’est plein d’Indiens !
Nous réussissons à trouver un peu de calme
et à évincer les derniers obstinés…
Une fois à la station de bus, nous trouvons notre autocar pour Hampi dans lequel nous nous installons surpris de le voir presque vide. A peine nous en étions-nous fait la remarque qu’un groupe scolaire déchaîné montait en hurlant et chahutant dans le bus. Notre présence les excite encore plus et nous voilà au bout de quelques secondes mitraillés de questions. Ils sont fiers de nous montrer qu’ils savent parler anglais et français. Les enfants sont adorables ici et tellement spontanés. Ils ont des sourires merveilleux et des regards généreux. 30 minutes de pure folie !


Nous traversons le petit village d’Hospet
très animé par ses rickshaws, ses taxis, ses camions, ses piétons, ses
cyclistes, ses vaches sacrées, ses bergers avec leurs troupeaux de chèvres et
de moutons, ses chiens, ses épiciers, ses tailleurs, ses serruriers, ses
mécaniciens, ses artisans… tous installés en bordure des routes poussiéreuses
et ensemencées de pierres. C’est un univers nouveau pour nous. Enfin la vraie
vie indienne s’offre à nous ! Personne ne se cache et le contraste n’en est que plus éclatant. Dans ce village
la vie semble plus heureuse et dotée d’un enthousiasme jusqu’alors méconnu.
Après ce voyage bon enfant et chaotique en
raison du mauvais entretien des routes, nous débarquons à l’entrée du village
de Hampi où la moitié des villageois attendent avec une excitation démesurée
les voyageurs du bus. A peine le pied dehors nous sommes assaillis de questions
qui sont toujours les mêmes: Besoin taxi ? Besoin hôtel? Viens
avec moi dans mon hôtel ! Très bon prix pour toi mon ami ! Où ton
pays? Ton prénom?
Ici en Inde, c’est très important de dire
d’où nous venons, nos noms et de serrer la main au prochain qu’ils souhaitent
arnaquer… Ils sont vraiment curieux ces Indiens. L’échange s’arrête là, ce qui
pour nous reste incompréhensible et un peu frustrant. Il n’y a pas vraiment de
contacts sans intérêt et ça trouble forcément les rapports.
Tout ce monde bruyant qui nous étouffe, qui nous presse de questions et la fatigue du voyage se faisant sentir, je perds patience. Beaucoup plus zen, Adrien négocie plusieurs guest house. Au bout de la quatrième visite, nous trouvons une petite chambre violette impeccable équipée d’une moustiquaire et d’une salle de bain vert pomme très propre. Contents de notre trouvaille et soulagés de retrouver un peu de quiétude, nous déballons enfin les sacs…
Hampi ..
29 juin ..
Après une pause petit déjeuner sur le toit de l’hôtel offrant le temple principal, dédié à Virupaksha (une des formes de Shiva), comme principale vue, nous décidons de trouver un poste internet pour donner de nos nouvelles.

A ce même moment un mariage se prépare au temple. Comment cela se déroule… Le jour du mariage, le marié est escorté jusqu’à la demeure de sa future épouse par une foule d’amis et d’admirateurs, sous les accents sonores d’une fanfare de cuivres, et des offrandes de céréales grillées sont jetées dans l’âtre. Le mariage célébré par un prêtre, prend effet quand les mariés, main dans la main, ont tourné sept fois autour du feu…

C’est très étrange. Il y a le marié et deux femmes. L’homme a une attitude assez neutre, l’une des femmes est presque souriante et l’autre a le regard particulièrement austère. Il y a un homme aussi qui danse comme un fou, un dhoti noué à la taille, le corps enduit d’une poudre jaune… Plus loin une femme, vêtue d’un sari et ornée de bijoux des pieds à la tête, est à genoux recevant de l’eau sur la tête… Le marié tient entre les mains un couteau avec à l’extrémité de la lame un petit fruit rond et jaune… La famille et les amis encerclent les protagonistes et encouragent vivement les festivités, les rites et les ablutions… Les costumes colorés et les beaux visages défilent devant nous comme autant de photos possibles. Pour autant, de chasseurs d’images nous devenons gibiers car dans cette foule d’Indiens, ce sont nos looks qui attirent l’attention. Et, si nous avons une multitude de sujets, les indiens, eux, n’ont que nous sous la main aujourd’hui, et la photo semble à deux doigts de tourner à l’émeute...

A mi-chemin entre Hampi Bazaar et le Vittala Temple, un sentier nous mène au très désert Sule Bazaar où se trouve le temple ACHYUTARAYA, isolé au pied de la colline, au sud. Une visite qui sera malheureusement écourtée par la pluie; une pluie qui nous rend fébriles.

Hampi
.. 30 juin ..
Visiter les Waterfalls de Hampi n’est pas
une mince affaire : cachées dans les splendeurs de Hampi il faut être un véritable
Indiana Jones pour y accéder. Nous remontons la voie principale bordée de
buissons et d’insectes multicolores qui font la joie de chacun de nous :
libellules rouges et jaunes, lézards oranges, papillons verts anis, rouges et
blancs… Même la plus petite des vies sur ces terres indiennes reste fidèle à sa
réputation de pays haut en couleurs ! Des plantes inconnues aux couleurs
chatoyantes se dressent le long de l’allée… C’est un régal pour les yeux et une
découverte de tout instant. Le silence est d’or et le ruissellement de l’eau
berce notre promenade.


En chemin nous croisons des femmes lavant du linge, portant des fagots sur la tête ou des cruches de terres remplies d’eau… Toutes exercent ces tâches avec une grâce naturelle indéniable…

Au bout de quelques mètres notre chemin se
scinde en 4 … Nous suivons alors notre instinct et nous nous engageons vers
l’allée la plus fidèle à notre parcours déjà bien entamé. Nous croisons deux Indiens dans les égouts qu’Adrien interroge pour s’assurer de la bonne direction.
« Waterfalls, no problem », nous dit l’un des Indiens. Un troisième
plus jeune se joint à nous et sans mot dire nous fait signe de le suivre.
Moyennement rassurés nous le suivons à grandes enjambées pour Adrien (que je
sens très motivé) et à un rythme plus modéré me concernant. Et c’est ainsi que
nous traversons et crapahutons à travers les champs de bananiers, de cocotiers,
de rizières à n’en plus finir pour atteindre au bout de deux longues heures de
marche ce qu’on appelle les Waterfalls de Hampi qui ne ressemblent en rien aux
chutes du Niagara… Nous sommes sur un amas de pierres gigantesques creusées au
fil du temps par l’eau circulant
faiblement entre les rochers en raison d’un barrage bloqué pendant la période
estivale. Néanmoins le site est superbe et étrangement paisible. Il fait très
chaud et la visite est fatigante. Il nous faut retourner au village avant que
la pluie se mette à tomber. Très difficile à faire comprendre à notre guide qui
se tue dans l’obstination de nous faire découvrir d’autres sites merveilleux.
De retour vers sa culture de bananiers, là où nous avions rencontré nos Indiens, il nous réclame avec un naturel déconcertant une somme
disproportionnée qu’Adrien réajustera en lui disant qu’il est difficile de bien
interpréter sa demande pour nous, vu qu’au départ rien n’avait été négocié, et
qu’il n’est pas toujours agréable de se faire taper sous prétexte que nous
sommes étrangers… Les paroles glissent sur le jeune Indien lequel, reste
pourtant hésitant quant à prendre l’argent… Sans dire merci (ce terme n’existe
pas en Inde) il prend, en baissant le regard, le billet que lui tend Adrien et
s’enfonce très rapidement dans la culture de bananiers…
Assommés par la fatigue, la chaleur humide étouffant toute envie de bouger, et une violente nuit pour Adrien (qui s’est vu vivre le premier les douloureux moments provoqués par la turista) nous nous endormons sans difficulté.
Hampi.. 1 juillet ..
La nourriture devient problématique. Il y a un
mélange d’épice dit massala que nous retrouvons dans tous les plats et qui tend à nous rendre malades
rien qu’en l’inhalant… Nous sommes à notre dixième jour de voyage et il nous en
reste 35… Pourvu que la nourriture dans les autres régions que nous
traverserons devienne plus
appétissante, moins lourde et moins chargée en piment…
Les ruines de Vijayanagar, près du village de Hampi, sont l’un des sites historiques les plus fascinants de l’Inde du sud. Ces vestiges, d’une grande beauté, sont en outre situés dans un décor insolite et grandiose, parsemé d’énormes rochers arrondis.

Un chemin praticable seulement à pied depuis
Hampi nous mènera vers ses vestiges abrités par des enceintes de murs en pierre qui constituaient autrefois une muraille impressionnante.
Ainsi, nous découvrons avec plaisir dans
l’enceinte du zenana, le Lotus Mahal. Son architecture est une synthèse des
styles hindou et musulman et il tire son nom du lotus gravé au centre du
plafond voûté.
L’Etable des éléphants forme un long
bâtiment constitué de salles voûtées qui abritaient jadis les éléphants
royaux .
Plus au sud se trouve l’enceinte royale avec
ses divers temples et l’impressionnant Bain de la reine qui nous marquera d'un
souvenir saisissant par sa sensualité, sa quiétude, son appel à la féminité et
son côté étrangement envoûtant.
Le Vittala Temple, datant du 16ème
siècle, dont les magnifiques ruines ont été classées au Patrimoine mondial de
l’humanité, reste bien conservé, même si l’on constate quelques colonnes en
ciment érigées pour éviter l’effondrement de la structure principale.
On pense que la construction inachevée du temple a débuté sous le règne de Krishnadevayara ( 1509-1529 ). Les piliers musicaux résonnent lorsqu’on les frappe. Mais cette pratique n’est pas encouragée afin de ne pas abîmer davantage les ruines. Dans la cour du temple, un char en pierre arbore une représentation de Garuda ( homme oiseau, monture de Vishnu ). Les roues de ce char pouvaient autrefois tourner. Ce site est une splendeur.
Nous retombons sur Hampi Bazaar où la
population locale a investi les maisons de l’ancien bazar bordant la rue
principale. Hampi Bazaar est une bourgade animée où, dès le lever du soleil, les Indiens s’activent bruyamment, partageant leurs activités entre discussions de
bon voisinage, prières et dégustation de thé. Ils vivent toujours en
communauté. Toute une famille dormant souvent au sol dans une seule et même
pièce, et dans un brouhaha incessant que nous jugerions intolérable chez nous.
Il est évident qu'il nous
faudrait des années d’entraînement pour parvenir
à dormir dans ces conditions.
Ici les Indiens sont heureux. Le sourire est
omniprésent. Ils nous disent toujours qu’il faut sourire aujourd’hui car demain
il se peut que tu meures. Profites alors de ce que tu as dans l’instant avec
gaieté… Belle leçon n’est-ce pas ? Seulement, à la différence de nous, les Indiens, eux, ont plusieurs vies puisqu’ils croient en la réincarnation. Alors
que nous, nous n’en avons qu’une seule de vie… Certes, cela ne doit pas enlever
le sourire, bien au contraire, nous devons profiter doublement de ce qui se
présente à nous. Et nous sommes là pour ça !
Dans la soirée, en bas de notre hôtel,
musique et cris de joie retentissent. Sous une tente, d’un rouge très vif (symbole de la pureté en Inde), est dressé un énorme fauteuil doré sculpté de
fleurs. Une jeune fille vêtue d’un sari orange, rouge et or , attend et observe
patiemment le cérémonial fait en son honneur.
Des bijoux ornent sa chevelure, ses bras,
ses mains peintes à l’henné, ses chevilles… Les femmes passent à tour de rôle
devant elle en lui marquant les joues d’une poudre blanche et jaune... La jeune
fille immobile contemple la gestuelle de ces femmes, toutes plus belles les
unes que les autres dans leurs saris au mille couleurs… Que de femmes… Non , non ce n’est pas une pyjama partie indienne… Cette cérémonie marque
la fin de l’enfance pour cette jeune fille. Elle est devenue femme donc pubère.
C’est un moment très attendu pour les
parents. Une seule et unique chose obsédera leur pensée : celle de lui
faire le meilleur contrat social. En d’autres termes : la marier à un très
bon parti… nous explique le propriétaire du restaurant. L’organisation du
mariage en Inde est une vraie calamité pour les familles des jeunes filles
quand elles sont pauvres. C’est la famille de l’épouse qui doit offrir la dot,
contribuer au coût de la fête, des vêtements, de la fanfare, du déjeuner.
Souvent les familles n’ont pas d’autres choix que d’avoir recours aux usuriers.
Les mariages arrangés restent la norme. Dans les campagnes, une fillette impubère peut se retrouver mariée à un homme qu’elle n’a jamais vu. Elle doit alors partir vivre dans le village de son mari, où elle exercera un métier manuel, élèvera les enfants et tiendra la maison. Il lui faudra parfois parcourir plusieurs kilomètres pour trouver de l’eau, ramasser du bois, ou chercher de la nourriture pour les animaux. Si son mari est propriétaire, elle n’a aucun droit sur ses possessions, mais doit subir la violence domestique, une pratique relativement courante. Le sort d’une jeune citadine de classe moyenne, matériellement plus confortable, n’est guère plus enviable… Si elle a plus de chances de recevoir une meilleure éducation, c’est seulement dans la perspective de réaliser un meilleur mariage. Une fois mariée elle devra se plier aux exigences de la belle famille et devenir avant tout une bonne maîtresse de maison.
Hampi
.. 2 juillet ..
De 22h30 à 5h du matin, le village est
plongé dans un silence absolu et impressionnant qui laisse place alors à une
vie nocturne et un festival de sons des plus étranges, déployé par les animaux
locaux…
Dernier petit déjeuner sur la terrasse du
toit de l’hôtel avec Veeru notre petit gentleman indien. Adrien lui donne
quelques cours de français que Veeru a appris à l’école et qu’il aimerait bien
pratiquer couramment. Ce jeune Indien âgé de 15/17 ans a dû arrêter ses études suite au décès de son père afin d’aider sa mère et nourrir le reste de la famille. Etant l’aîné
des enfants c’est à lui que revenait cette charge. Aujourd’hui il nous a
annoncé qu’il pourrait reprendre ses études en alternance avec son travail de
serveur. Il est très heureux et nous le sommes aussi pour lui.
Il faut préciser que la jeunesse indienne
est confrontée au tourisme de masse, rejetant les valeurs conservatrices de
leurs parents, sans pour autant avoir les moyens culturels de s’intégrer à part
entière dans la culture dominante. Leur référence unique devient alors
l’argent, seul moyen d’exister ou de progresser dans l’échelle sociale.
Si ce sont surtout les hautes castes qui
bénéficient du gros de la manne touristique, de part leur accès à l’éducation,
et de part l’accès possible aux crédits, les basses castes trouvent, toutefois,
elles aussi quelques opportunités pour tirer leur épingle du jeu. Chaque succès
modifie un peu l’ordre établi permettant à une nouvelle hiérarchie
méritocratique et économique de s’établir. La concurrence est rude et s’adapter
aux besoins très différents des touristes occidentaux reste compliqué à
installer. Si l’argent et le succès créent de nouvelles valeurs, perturbant
l’ordre établi, les jeunes Indiens ne s’intègrent pas pour autant au modèle
occidental qui s’offre à eux. C’est étonnant de voir à quel point les Indiens
continuent à vivre dans les mêmes conditions qui ont toujours été les leurs
(pas de poubelles existantes : les rues sont recouvertes de détritus, de
plastiques, de bouses de vaches et d’excréments humains… Les Indiens ne sont
absolument pas sensibilisés à l’environnement ce qui fait de l’Inde le plus
important ramassis de merde au monde), alors qu’ils ont su s’adapter aux
normes occidentales pour donner aux touristes les conditions auxquelles ils
aspirent (installation de lits, de douches, de toilettes, de petits commerces
où il est possible de trouver du papier wc, gel douche, cigarettes, eau
minérale, briquet).
Si certains gèrent habilement ce changement, d’autres s’y perdent, leur frustration monte, face à leur désir d’émancipation et de succès qu’ils n’arrivent pas à obtenir. Se développe alors une certaine agressivité et le fameux manque de respect…
Hampi .. 3 juillet ..
Hampi, site bordé par une rivière et jonché d’énormes rochers aux formes étranges, est décidément très étendu et l’un de ses attraits qui nous aura le plus marqué réside dans la féerie de ses paysages alentours : des amoncellements d’énormes cailloux ronds comme tombés du ciel et figés en équilibre les uns sur les autres. Paysage lunaire parsemé de temples.

Temples qu’il est difficile de compter tellement ils sont nombreux
dans le sud de l’Inde, tout comme les divinités auxquelles ils sont consacrés.
L’aspect religieux est toujours contaminé par l’aspect légendaire. Cela donne
une nuance mystérieuse mais complique la compréhension des rites.
En gare d’Hospet depuis quelques minutes,
nous décidons de passer le temps en jouant aux cartes. Aussitôt la curiosité se
lit dans le regard des Indiens et, très vite, devant l’attitude râleuse d’Adrien
digne des mauvais perdants, ils forment un cercle autour de nous. Intrigués,
ils demandent à participer et à surtout se faire expliquer une partie de
réussite…
Je sors de nos sacs un gel anti-bactérien
pour me nettoyer les mains (car dans cette gare les toilettes n'existent pas)
et aussitôt fait un Indien curieux passe sa tête par dessus mon épaule et
observe ce que je fais. Il me sourit et tend sa main car lui aussi veut
essayer… Ils sont vraiment étonnants.
A la recherche de poubelles, je croise une
femme d’un certain âge, vêtue d’un sari bleu lavande, qui me sourit tendrement
et m’invite à s’asseoir avec elle dans la salle d’attente réservée aux femmes.
Etonnée mais ravie je la suis. Elle me prend la main et me dit que dans mon
regard elle voit quelque chose d’extrêmement bon qui lui a donné envie de me
connaître…Très intéressée par notre voyage, nos convictions, nos
motivations, je la sollicite à mon tour,
et avec une sérénité déconcertante elle me raconte sa vie de grand-mère, son bout de
vie passé avec un mari affectueux, aimant et travailleur, qui lui a donné deux
fils, son travail à la gare qui lui permet de manger et de vivre dans sa petite
maison… sa foi en Allah…
Les Indiens sont des gens simples, fiers et calmes, le sourire aux lèvres même si ils sont pauvres. Une sorte de noblesse leur appartient ; une force, apparemment exceptionnelle qui les empêche de se laisser emporter par l’angoisse, quoi qu’il en soit…
Mysore
.. 4 juillet ..
Ah… les transports indiens… Il faut le dire
les Indiens sont petits. C’est un pays de nains ! Il faut toujours faire
attention à ne pas se prendre un encadrement de porte. Quant aux lits dans les
trains, ils sont petits ce qui est un handicap pour nous deux. Lorsque nous
dormons dans des loges individuelles fermées au pied, c’est l’enfer car pour
nous le grand luxe c’est de pouvoir faire dépasser nos pieds hors du matelas.
Après une nuit particulièrement agitée, provoquée par un trajet relativement
chaotique et par les ronflements des Indiens (car un indien ne dort pas sans
ronfler; il faut se dire que cela fait parti de la tradition), nous arrivons en
gare de Bengalore où nous découvrons toutes les voies immergées
d’excréments humains: un choc. L’odeur est
insupportable et il nous faut attendre plus d’une demi-heure avant d’atteindre
la sortie tellement la gare est bondée de voyageurs… Cette arrivée est
impressionnante. Tous se bousculent, se collent, se doublent… D’autres
attendent en vous rotant à l’oreille, en vous crachant à 2 cm du pied, en vous
infligeant un pet bien sonore… et tout cela dans une décontraction
déconcertante. L’absence totale de respect et la loi du plus fort sont la règle
d’or en Inde, surtout lorsqu’on n’appartient pas à une caste qui nous
protégerait…
La station de bus étant à quelques mètres (ouf ! pour une fois), nous sautons dans le premier autobus pour Mysore.
3h30 plus tard nous atterrissons à l’hôtel Vice Roy d’où j’appelle petite maman
pour lui souhaiter un très bel anniversaire. Une chance de l’avoir au bout du
fil et de parler un peu à Sylvain. Que tout cela est bon !
Nous profitons de la fin de journée pour
arpenter les rues de Mysore et inhaler le santal qui brûle en dégageant un
parfum agréable et une fumée légère dans les maisons, sur les marchés, dans les
rickshaws, dans les rues et restaurants, et qui peut être à la fois un hommage
à Shiva ( le bénévole et le terrible ), Vishnu ( le dieu conservateur qui prend
un aspect humain à travers les avatars, pour rétablir le chemin ), Brahma ( le
créateur ) ou bien aux femmes de ces dieux puissants : Parvati, Lakshmi,
Sarasvati. Le Dieu des hindous est un Etre Suprême Unique, immanent et
transcendant.
Pour la première fois depuis le début de notre périple, personne ne vient nous aborder dans les rues. Les gens sont calmes et les rickshaws discrets. Cela repose beaucoup de ne pas être sollicité à tout coin de rue. Nous dînons au restaurant le Park Lane envahi de plantes verdoyantes, relaxant par sa douce musique traditionnelle flottant au dessus de nos têtes, et plaisant par son accueil courtois et élégant… Nous voici plongés dans une ambiance coloniale étonnement intacte: les femmes, les enfants, les couples sont installés à l’étage alors que les hommes prennent place au rez-de-chaussée…
Mysore ..
5 juillet ..
Renommée pour ses soieries, son bois de
santal, ses jouets en bois, et son programme de nettoyage des rues principales
lancé il y a quelques années sans succès (on ne déroge pas à plusieurs siècles
de tradition aussi facilement : les habitants insouciants continuent de
jeter leurs ordures par la fenêtre), Mysore était le siège des maharajas,
l’Etat princier qui couvrait un tiers de l’actuel Karnataka.
En chemin nous rencontrons Max, masseur
professionnel et producteur de ses huiles essentielles, lesquelles, selon les
plantes utilisées, ont toute une utilité thérapeutique. Il nous propose une
visite au cœur de Mysore là où aucun touriste ne s’attarde. Nous découvrons le
marché des épices, des petites boutiques d’ébénistes et une fabrique de beedees
(cigarettes indiennes à base de
feuille d’eucalyptus roulée avec du tabac). Les conditions de travail sont
dures et la rencontre avec ces hommes est vraiment touchante. Il nous explique
que pour 1000 beedees 60 roupies seulement
leur seront versées soit 1.20 €… Après
nous avoir enseigné l’art de rouler un beedee, nous croisons dans une petite
boutique d’apothicaire l’oncle de Max qui lui nous fera une démonstration de
fabrication de bâtonnets d’encens et lequel dans la foulée nous étendra les
vertus de ses huiles essentielles et le bien qu’elles procurent au corps
humain. L'huile de lotus, celle qui retient le plus nos sens en éveil, est
utilisée pour la méditation et les migraines. L’histoire raconte que Bouddha
mangeait chaque jour une fleur de lotus pour améliorer sa connaissance.
Quelques bâtonnets d’encens au mille parfums et une huile au vétiver qui a pour
bienfait de soigner les problèmes de circulation sanguine, en poche, nous
décidons de nous séparer de Max et de continuer notre route seuls.
Arrivés à la gare de Mysore nous tentons de
retirer nos billets pour Kochi. Un Indien nous aborde et se propose de nous
aider à obtenir nos tickets, qu’il nous fait avoir en urgence, donc plus chers
car soit-disant qu’il n’y a plus de places disponibles. Il y en a cependant pour les
impératifs il y en a mais c’est plus cher… douteux. Nous pensons qu’avec la
complicité du guichetier notre homme se serait pris une petite commission…
Parfois j’ai le sentiment de ne plus pouvoir
lutter les Indiens. C’est usant, et par manque d’énergie, les évènements
s’enchaînent et bien souvent lorsque nous retrouvons nos facultés, il est trop
tard… Cet Indien, que nous trouvions sympathique pour son aide spontanée, n’a
pas aussitôt tendu les billets qu’il nous réclamait 100 roupies que nous avons
refusé de lui donner. Est-il possible dans ce pays de rencontrer une personne
qui ne nous regarderait pas comme deux gros billets de banque sur pattes ?
Difficile de nouer des liens dépourvus d’intérêts…
Selon les villes et les villages, les réactions sont sans équivoque : soit on nous indique la bonne information ou la mauvaise route et tout autre forme d’échange s’avère impossible; soit tous les habitants se ruent vers nous en criant pour nous souhaiter la bienvenue et se battent pour être pris en photos… Voilà ce que peut-être l’Inde : tout et son contraire, sans que nous puissions savoir à quoi nous attendre !
Mysore
..6 juillet ..
Dernière visite avant notre départ pour
Bengalore : la fabrique de soie. Nous signons nos noms et notre
nationalité sur le cahier des visiteurs, laissons nos sacs et appareils photos
au gardien. Une sirène retentit pour marquer la fin de la pause des ouvriers et
nous suivons le mouvement de foule sans trop comprendre le sens de la visite.
Atelier par atelier, un ouvrier nous accueille avec fierté et gentillesse sur
son lieu de travail où la démonstration et les explications se font par la
gestuelle tellement le bruit des machines est important. La soie enroulée
autour d’énormes bobines est travaillée en petites bobines, teintée puis
classée par couleur. Les machines à tisser la soie assemblées dans un immense
hangar réunissent un nombre incalculable d'ouvriers chacun s’appliquant à
dresser les fils de soie afin de réaliser les 5 mètres d’un sari… La plupart des
industries indiennes semblent avoir adopté la philosophie des industries
modernes orientées vers le futur, dans une optique de globalisation des marchés
qui implique des coûts de production toujours plus bas pour des résultats
toujours plus élevés, sans se soucier ni de la pollution, ni de la santé des
travailleurs.
Bengalore, capitale du Karnataka,
socialement est l’une des villes les plus progressistes et libérales en Inde.
Le contraste avec les autres villes est saisissant surtout autour de Mahatma
Gandhi road où abondent fast-food, restaurant branchés, et centres commerciaux
tapageurs.
Pour la petite histoire, Bengalore devrait
son nom à une vieille femme des environs qui aurait servi un modeste plat de
haricots bouillis à un souverain Hoysala égaré... et vous l'aurez compris,
Bengalore signifie : haricots bouillis !!!
Après un dîner éclair dans un Pizza Hut qui nous coûtera une fortune, nous décidons de prendre un verre au Peco’s Pub, petit établissement de style hard-rock des années 60, quelque peu décrépi mais très agréable. Nous y croisons un Suédois fort gentil, cuisinier de métier, installé en Dordogne depuis 3 ans Nous échangeons nos impressions sur l’Inde et ses Indiens et sommes sensiblement affectés par les mêmes expériences. L’heure approchant nous quittons la ville des haricots bouillis pour notre correspondance en direction du Kerala.

Sur le quai de la gare je m’installe sur un
banc près d’un poste de police. J’attends Adrien parti fumer et à la
recherche de journaux, d’eau minérale et de chips. Une jeune Indienne s’assied
à mes côtés et me demande où nous allons. Interrompue par sa mère, je sentais
sa déception quand à ne pas pouvoir me parler comme elle l’aurait souhaité. Quelques minutes plus
tard, le train arrive en gare et la jeune fille se lève dans une grâce naturelle, me tend la main, sourit et me souhaite chaleureusement un bon voyage tout en déplorant que nous n'ayons pas pu parler davantage … Cette séparation me chagrine et
je regrette bien qu'il n'y ait pas eu plus d'échanges...
Nous partageons le compartiment avec un
homme d’affaire Indien fort charmant avec lequel nous passons une partie de la
soirée à discuter de nos impressions sur l’Inde, de ce en quoi consiste son
travail et de l’intérêt de notre voyage. Un échange pour une fois qui se fait dans
les deux sens. Le train est le lieu idéal pour discuter avec des Indiens et les
contacts y sont faciles.
La nuit passée dans ce train reste un
souvenir laborieux. A peine allongé notre Indien se met à ronfler comme un
tambour. Le fou rire nous prend et nous voilà à la recherche de nos belles
boules quies fluorescentes… Heureusement que nous avons pensé à en prendre car
elles nous sauvent bien souvent de grandes nuits blanches…
Nous apprenons au petit jour que Londres accueillera les prochains jeux olympiques de 2012…
Fort Cochin .. 7 juillet ..
Le Kerala est connu pour son théâtre, ses
danses traditionnelles, ses plages, ses back waters, le Fort Cochin et ses
massages ayur-védiques…
Nous embarquons dans une navette qui mettra
20 minutes pour atteindre Fort Cochin, l’un des plus grands ports indiens et une base navale
importante, bâti sur un groupe d’îles et d’étroites
péninsules. D’énormes cargos jettent l’ancre à proximité de Fort Cochin en attendant
de pouvoir accoster aux docks de Willingdon Island, une île artificielle créée à partir de matériaux
dégagés lors de l’agrandissement du port.
Nous avons la chance d’observer de près le fonctionnement des filets de pêches chinois, légués par les commerçants chinois entre 1350 et 1450 et offrant encore leurs gracieuses silhouettes de bois et de bambou. Le charme se rompt quelque peu suite à une rencontre plutôt décevante avec des pêcheurs d'abord aimables, mais au final intéressés par notre argent. Ils nous invitent à pêcher avec eux en nous demandant en toute fin d’explications la somme de 500 roupies.

Quelle que soit la région, la ville où nous
séjournons en Inde, il est difficile pour nous de ne pas oublier notre statut
de touriste et que notre rôle dans cette société est de tout payer, et parfois
très cher ! Les chauffeurs de taxis sont les plus fervents adeptes du
« les touristes doivent plus : le double étant le
minimum ! ».Ils préfèrent s’obstiner dans cette voie quittes à perdre la course. Les sommes sont parfois démesurées. Le mensonge et le
mépris font leur quotidien. Nous avons beau ouvrir le dialogue, sourire, être
fermes, leur souligner leurs contradictions ou leurs mensonges, rien n’y fait.
Nos expériences nous ont donné l’impression que notre attitude vis-à-vis de nos
interlocuteurs (sourire, agression, respect, mépris, humour, violence...)
n’influençait que peu sur leurs réactions. C’est comme si nos paroles
glissaient sur eux. Négocier n’est pas un jeu mais un rapport de force
permanent et notre ego a bien du mal à accepter notre image de banque ambulante
que nous renvoient beaucoup d’Indiens.
Mais à quoi bon se battre… Contentons-nous à respecter les gens en toutes circonstances, de garder le sourire et avec
une bonne dose d’humour !


Calmars au safran et crevettes au curry sur feuille de bananier...
Je suis à peine installée à un poste internet,
qu’Adrien, parti à la recherche d’un lecteur de carte digitale, arrive
essoufflé et ravi d’avoir fait la rencontre d’un vieil Indien, soit-disant
docteur en philosophie et théologie indienne, lequel souhaiterait nous
enseigner la complexe religion hindouiste… mouais. A première vue ce petit
bonhomme grisonnant au sourire grinçant ne m’inspire aucune confiance.
Je ne comprends pas très bien Adrien à ce
moment là.
Un rickshaw, que nous devrons payer, nous
dépose à la demande du vieux devant un hôtel qui fait lieu de restaurant et
office de bar au 2ème étage. Le lieu est sombre. Que des hommes en
salle. A peine assis, le vieux commande boissons et nourriture… c’est la fête
et je sens le coup venir. Le serveur s’adresse à
Adrien en lui demandant d’aligner la somme nécessaire pour obtenir la commande
de notre vieillard au regard vif et roublard. Nous nous échangeons un regard
étonné. Je ne suis pas d’accord et le ton monte entre nous deux. Le vieux se
mêle de la conversation, je l’envoie
poliment balader en le traitant de profiteur. Adrien tente de me calmer et de
me faire comprendre que cet échange est de bon aloi : il nous enseigne son savoir, on le remercie
en lui payant un coup… soit… je laisse faire. Le vieux fait comprendre à Adrien
qu’il n’a plus de cigarettes dans son paquet : on devine la suite. Il se met à
expliquer la religion indienne en grattant sur son bout de papier Holy avec
deux L … tout en passant son temps à
taper dans le paquet de cigarettes d’Adrien et commandant bière sur bière… Bon…
De marbre et glaciale, je sens que je dérange ce vieux dans ses explications,
et au bout d’une heure, il me lance au visage avec un regard noir que mon karma
est mauvais et déboussolé. Ca c’est la réflexion que tous les indiens utilisent
quand ils se trouvent impuissants et à court d’arguments devant un touriste qui
ne veut pas se laisser faire… Je regarde Adrien qui se demande ce que je vais
dire et lui lance au visage que c’est normal : j’ai envie de pisser !
Le vieux en reste pantois et je me lève en disant à Adrien d’écourter la rencontre
car je suis sur le point d’exploser. Nous lui disons clairement que c’est un
usurpateur et un malhonnête. Curieusement, il ne proteste pas et trouve rien de
mieux à nous dire : I spent my time for you guys ! La réponse qui lui sera faite : We spent our time
with you but we lost it with you and missed better things because of you…
En faisant l’inventaire plus tard de nos
choses dans le taxi, nous constatons que le vieux avait eu le temps de nous
laisser le dernier paquet de cigarettes vide et de nous voler un joli stylo que
l’on m’avait offert…
Les occasions d’avoir des contacts vrais
avec des Indiens sont très minces vous diront certains touristes. Nous avons été
bien souvent dans un contexte idéal pour discuter avec des indiens désireux de
partage et de
curiosité et à qui nous pouvions poser des questions… Mais nous avons aussi
découvert l’autre nature des Indiens qui ne rend pas forcément le même son de cloche, et il est vrai que parfois certains comportements, comme ce dernier,
marquent davantage et ont tendance à effacer les meilleurs. Cela dit, au fond de
nous, nous savons que nous avons de belles choses à voir et encore de belles
personnes à rencontrer.
Une fois à l’hôtel, la nouvelle concernant les attentats à Londres tombe et nous restons consternés devant le poste de télévision à découvrir images après images Londres en état de choque.
Ernakulam .. 8 juillet ..
Journée passée à
Ernakulam, ville de commerce fortement polluée et sans grand intérêt. Nous
avons réussi par trouver un lecteur de carte digitale et un petit trépied.
Séance d’essayage chez un créateur indien. Je tente un salwar hameez : ample tunique sur un pantalon bouffant que l’on complète avec un dupatta, longue écharpe de même tissu dont les extrémités flottent dans le dos. Il sert aussi à couvrir la tête dans les temples ou en présence des aînés (notamment la belle famille) en signe de respect.
Le dessert de ce soir... Crêpe à l'orange... hmmmmmmmm.........

Fort Cochin .. 9 juillet ..
Le Kathakali, célèbre art théâtral,
découlerait d’anciennes méthode d’art dramatique du 2ème siècle. Toutefois sa forme actuelle remonte au 17ème siècle.
Kathakali signifie « pièce contant une
histoire ». Le répertoire originel comptait plus de 100 versions, mais
seules une trentaine sont encore représentées. Les thèmes sont
classiques : vice et vertu, faiblesse et courage, pauvreté et richesse,
guerre et paix, histoire du monde terrestre et céleste. Dans chaque pièce se côtoient des
personnages aux sentiments complexes. Par le biais de délicats mouvements,
gestes et expressions codifiées, les danseurs de Kathakali mettent en scène les
traits des différents personnages, tandis que les musiciens et les chanteurs
narrent l’histoire.
En presque un siècle de liberté, ce théâtre n’aura que très peu évolué, n’étayant son répertoire que de quelques pièces shakespeariennes…
La séance de maquillage dure 1h30, l’introduction à la gestuelle 30 minutes et le spectacle 1h. La pièce que nous avons vue contait l’histoire de Nakrathundi, vierge cruelle et démoniaque, dévouée à Naraka, qui se rend au paradis afin de kidnapper pour son maître, des femmes à la beauté céleste. Sur le chemin, elle rencontre Jayanthan, et oubliant sa mission, tombe amoureuse de lui. Pour séduire ce jeune homme charmant, elle se transforme alors en une ravissante jeune fille. A la fin comme Jayanthan refuse ses avances, car il doit rester vierge avant le mariage, elle reprend sa forme première et l’attaque. Jayanthan lors du combat lui coupe le nez, les oreilles et les seins. Il se rend ensuite chez Indra, son père, lui raconter cette aventure…
Souvenirs saisissants et inoubliables !


Ernakulam
.. 10 juillet ..
La saison des moussons rend difficile tout déplacement à cause du vent fort et de la pluie incessante, mais les Indiens aiment cette saison car elle est indispensable pour l’agriculture. L’Inde est aujourd’hui le plus gros producteur de thé dans le monde. De grandes quantités de ses produits sont destinées à l’exportation alors que les villageois n’en profitent guère. Ce peuple subit plutôt les effets néfastes provoqués par la mousson ou par les inondations, les tornades et les cyclones. De plus l’agriculture est soutenue aujourd’hui encore par des systèmes archaïques et une vraie mafia la contrôle, s’emparant d’une grande partie des bénéfices et des terrains déboisés.

La mousson frappe la ville et nous restons coincés entre le cybercafé et la chambre. Trouver un journal en anglais devient une rude épreuve et les infos internationales sont diffusées au compte-goutte mais d’un autre côté, on peut comprendre cette légère indifférence à l'égard du monde extérieur car, ici, entre les morts dus à de multiples canicules, aux épidémies, aux inondations, aux attentats terroristes visant gouvernement et sites religieux, les indiens ont de quoi s’occuper !
Ernakulam .. 11 juillet...
Un geste devenu rituel et ayant perdu tout son sens tellement il est galvaudé : le Klaxon ! Que cette ville est bruyante ! La faute à un abus immodéré du klaxon ! Klaxonner en Inde est un rituel : tout le monde klaxonne tout le temps et plus personne ne réagit ! Les pneus élimés et les freins défaillants ne font sourciller personne, mais un véhicule sans sonnerie paraît aussi absurde qu’un chai (thé indien) sans sucre. Le conducteur moyen klaxonne 10 à 20 fois par kilomètre ce qui aboutit à un chiffre ahurissant de 2 000 coups de pouêt-pouêt sur un trajet de 100 km ! Selon une règle non écrite, il faut vérifier le bon fonctionnement de son klaxon tous les 100 m. Inutile de préciser que les panneaux interdisant l’utilisation de signal sonore ne sont guère respectés !

De nouveau coincés à l’hôtel, nous attendons
patiemment que cette journée s’achève pour sauter dans le prochain train, en
direction de Chennai, qu’il nous a été impossible de prendre il y a deux jours
faute de places.
On ne se le répètera jamais assez : il
ne faut pas être pressé en Inde ! Ne pas respecter cette devise toute
simple, c’est faire peser sur ces épaules une pression usante et inutile.
Difficile de le réaliser sans le vivre, mais organiser la moindre chose demande du temps et des efforts, que ce soit trouver un hôtel, réserver un billet de bus ou utiliser les services d’un cybercafé relativiste (l’utilisateur a la curieuse impression que le temps n’est pas le même pour lui et pour la connexion internet qu’il utilise). Nous avons beau ne pas vouloir précipiter le rythme du voyage, les nécessités de réserver rapidement un billet de train ou d’envoyer un mail, se font fort de nous le rappeler. Pas si facile de concilier les impératifs d’un séjour sur une courte période avec le tempo beaucoup plus lent que voudrait imposer l’Inde…
Kochi .. 12 juillet ..
Nous flânons une dernière fois dans les
petites rues de Kochi que nous avons beaucoup aimé et qui nous permet de revoir
ces gracieux carrelets de pêche chinois comme premier plan sur un fond de
palmiers et d’une mer aussi calme qu’un lac…
Nous sommes décidément sous le charme de
cette ville avec ses ruelles sinueuses bordées de mosquées et de maisons
portugaises vieilles de 500 ans, reflétant à merveille l’éclectisme du Kerala
par une succession de cartes postales.
La nuit tombe sur le quai de la gare. Nous
attendons notre train pour Madras… Le spectacle d’un quai de gare représente
aussi incontestablement un souvenir marquant et si caractéristique d’un séjour
en Inde. Il est en effet difficile de rassembler en un espace si restreint
autant d’éléments tellement dépaysants : en commençant par les vendeurs
qui se bousculent aux fenêtres avant même l’arrêt du convoi en hurlant
« chai ! », « coffee ! »,
« samosa ! » ; ou proposant biscuits, chips, jouets en
plastiques ou journaux. Il y a aussi tous ces gens qui dorment partout par
terre, ces femmes sur les voies qui trient et ramassent les déchets tout en
restant dignes et élégantes dans leur sari taché, sans oublier les enfants,
pieds nus, habillés de peu qui rampent dans les compartiments feignant de
savoir parler et réclamant quelques roupies… Autant dire que nous ne nous
ennuyons pas et cela tombe bien car nous n’en avons pas fini !
Au petit matin, le voyage nous offre des vues époustouflantes tout au long des trois dernières heures et prenons le temps pour apprécier forêts, plantations de thé et d’épices, rizières tant nous avançons à la vitesse d’un escargot. Nous pouvons d’ailleurs voir à plusieurs endroits que des passagers sautent sans difficultés du train en marche… Nous découvrons lentement le Tamil Nadu, considéré comme le berceau des Tamouls et de la culture dravidienne (les Dravidiens étant l’une des ethnies aborigènes indiennes repoussée au sud de l’Inde par les Aryens). Le Tamil Nadu est séparé du Kerala par les Ghâts occidentaux.
Chennai
.. 13 juillet ..
Vanakkam
! L’équivalent de Namaste mais ce coup-ci en Tamoul !!!
Hé oui il ne faut pas
oublier qu'en Inde rien n'est simple, il n’y a qu'à voir, d'une région a
l'autre les indiens ne se comprennent même pas et communiquent dans un
Hindo-Tamoul-Anglais très précaire et le plus souvent incompréhensible pour
nous autres, pauvres Français loin de chez eux …
Nous voici arrivés après
quelques heures de train dans l'Etat du Tamil Nadu, et plus précisément à
Madras appelé aujourd’hui Chennai. La ville de Madras, bordée à l’est par le
Golfe du Bengale, est composée par l’agglomération de
plusieurs petits villages, dont celui de Madraspatnam, d’où elle tire son
ancien nom. Dès notre arrivée nous sommes frappés par la débauche d’affiches de
taille surréaliste dans les rues.

Expression de la culture populaire, ces
gigantesques images qui dissimulent les bâtiments, assurent la promotion de
tous les produits possibles et inimaginables – du savon aux chaussures en
passant par le cinéma – Chennai est le haut lieu de la production de films tamouls.
Après avoir marché
longtemps à la recherche d’un hôtel correct, nous décidons de nous faire
emmener en taxi vers un hôtel de catégorie supérieure (1000 roupies la chambre
soit 20 € la nuit) au New Woodland, hôtel de luxe indien. Les Indiens ici sont
des maniaques de la propreté tant chez le personnel que chez le client… Inutile
de vous dire que nous apprécions vraiment d’être là.
Nous quittons la pluie du
Kerala pour un soleil éclatant, une chaleur étouffante (40°c) et un taux
d’humidité à 50 %…
Dur… et vous aurez
compris à quel nouveau supplice les indiens ont décidé de bouffer les petits Français…
Nous avons passé la journée à nous faire persécuter par les took tooks qui ne comprennent pas qu'un touriste aime marcher dans la ville et découvrir les choses à son propre rythme. Mais encore une fois, malgré tout, après avoir fait un petit tour à la poste, nous avons rencontré Benjamin, un consultant en horticulture, qui a tenté de nous aider à communiquer avec un rickshaw (un vrai problème la communication ici !). Nous nous doutions que ce n'était pas gagné d'avance, mais bon, la fleur au fusil dans nos belles tenues indiennes (histoire de faire plus local), nous avons tout cru possible et c'était une belle erreur ! De fait, le rickshaw nous a demandé tranquillement (après 15 minutes passées à faire comprendre notre destination) la modique somme de 60 roupies , ce qui représente le double du prix normal ! Bon, d'accord, nous sommes touristes, mais il ne faut quand même pas exagérer ! Là-dessus, Benjamin intervient, et tente de nous obtenir le même tarif qu'une personne du coin. Bien lui en a prit, il a commencé à se fritter verbalement avec le rickshaw en prenant d'autres personnes à témoin. Là, nous nous sommes quand même dit que ça sentait méchamment le gaz et qu'il valait mieux tempérer tout cela en nous retirant discrètement avec force remerciements pour notre bon samaritain. Qu'à cela ne tienne, notre bon samaritain nous explique que le bus qu'il doit prendre nous emmènera dans la bonne direction et qu'en plus ça nous coûtera encore moins cher. Ni une, ni deux, nous voila dans le bus avec Benjamin qui, royalement, nous offre, malgré notre refus, les tickets de bus !!!
Ca parait bête, mais il faut souligner que pour nous c'est une première, car pour une fois, on nous a regardés, non pas comme deux billets de banque ambulants, mais comme deux êtres humains !!! Ça fait du bien, et il fallait le dire !

La fournaise de Chennai nous attend et nous allons tenter de manger quelque chose qui serait de l’ordre de l’identifiable et si possible non épicé ! Mais là, je crois qu'on rêve un peu …
Chennai
.. 14 juillet ..
Prendre garde aux rabatteurs payés à la
commission… les rickshaws sont de fervents pratiquants. Ils touchent de très fortes commissions des
grands magasins même si nous n’achetons rien. Ca peut aller jusqu’au
harcèlement pour qu’ils obtiennent leur pourcentage… Et c’est ce qu’a tenté de
faire notre Johnny… Il se présente comme quelqu’un d’honnête, d’efficace et
désireux de nous faire connaître la ville de Madras. Il nous montre son carnet
de bord signé par tous les touristes qui sont tombés dans son piège sans s’en
rendre compte ou en acceptant le jeu… Mais ça nous n’en savions rien encore.
Pour 20 roupies de l’heure il nous propose le parcours de notre choix… Cool.
Une fois notre itinéraire choisi, Johnny s’enfonce dans les grandes rues de
Madras. Très habilement, il nous dépose devant le Fort Saint-Georges (vaste
forteresse conçue selon une architecture à la « Vauban » édifiée en
1653 par la Compagnie des Indes Orientales; aujourd'hui, la structure aujourd’hui du fort se
devine à peine puisque l’intérieur accueille des édifices gouvernementaux, une
zone militaire, des immeubles de bureaux…) que nous visitons histoire de ne pas
passer à côté de quelque chose d’important. Au retour nous lui signalons que ce
n’était pas prévu dans notre parcours. Ca glisse.
Il nous dirige ensuite vers Marina Beach que
nous souhaitions voir en dernier au moment du coucher de soleil… Ah ! La plage version indienne. Longue
de 13 km, écrasée de soleil (pas un arbre), large comme cinq terrains de
foot, plate et hyper fréquentée. On peut s’y livrer à une sympathique
observation sociale : les enfants jouent sur de petits manèges à
l’ancienne, les bateaux de pêche rustiques attendent patiemment en rang les
pêcheurs, les filets sèchent, de petits stands vendent quelques trucs à
grignoter et les plus téméraires, surtout les hommes, barbotent dans l’écume…
Halte sablée précipitée que nous acceptons sans trop râler.
Nous voici dans le cœur tumultueux de Madras
où, là encore, une fois Johnny nous impose un arrêt mais cette fois devant un
Emporium. Il nous explique que nous devons entrer à l’intérieur pour qu’il
puisse toucher ses ronds ce qui l’aiderait à financer les études de ses
enfants… Les vendeurs nous sautent à la gorge en tentant de nous vendre pierres
précieuses et soieries à des prix exorbitants. La situation me pèse.
De nouveau sur la route Johnny nous dépose devant un deuxième Emporium et là je perds patience. 3h à se faire balader de boutique en boutique ça devient lourd. Je me vois hurler à la tête de ce pauvre Jojo que nous en avons marre d’être trimbalés dans les boutiques alors que notre souhait est de visiter des lieux historiques comme la Galerie d’Art, les temples Kapaleeshwarar et Valluvar Kottam !! Je lui dis qu’il est vraiment perdant avec un tel comportement. Il suffirait d’être un peu humain, solidaire pour gagner un peu de confiance de notre part et se faire un meilleur pourboire… J’espère qu’un jour un Indien nous montrera qu’il est possible d’être traité comme un être humain et non pas comme un vulgaire touriste qui doit servir de banque à l’Inde entière. Une fois de plus, lui non plus ne proteste pas et trouve rien de mieux à nous dire : I spent my time for you guys ! La réponse qui lui sera faite : We spent our time with you but we lost it with you and missed better things because of you…
Chennai
.. 15 juillet ..
Nous continuons notre périple, après avoir
évincé une nuée de rickshaws sur notre
passage… Les Indiens ne comprennent toujours pas pourquoi nous aimons marcher
et découvrir les villes à pied… Ils nous klaxonnent continuellement, nous
racolent à chaque coin de rue et à tour de rôle comme si un non à l’un voulait
dire oui au suivant. Ils sont super entêtés !
Notre première visite, le Valluvar Kottam, un
édifice rendant hommage à Thiruvalluvar illustre poète tamoul. Il aurait
composé son recueil classique, le Kural, voici près de deux milliers d’années.
Crée en 1976, ce temple reproduit l’ancienne architecture tamoule, avec les
1330 vers du Kural inscrits sur ses murs.
La Galerie d’Art est un splendide bâtiment
en pierres rouges dont l’accès nous sera formellement interdit car le vendredi
c’est la fermeture de tous les musées…
Le Plazza Mall, gigantesque, comme n’importe
quel mall dans le monde, où tout est regroupé sans grande surprise sur
plusieurs étages. Nous profitons de la climatisation (car Madras est un four)
et avec joie nous découvrons une chaîne alimentaire qui va nous laisser le
plaisir de choisir enfin un encas sans épices ni piment… Merci Subway !
Nous mangeons en compagnie d’une charmante femme d’affaires québécoise qui
installe son deuxième restaurant en Afrique du sud et
nous raconte que sa position en tant que femme patron est difficile à imposer
aux hommes en Inde…
Le temple Kapaleeshwarar, dressé dans le
quartier de Mylapor, est l’ancien temple de Shiva, de pur style dravidien. Nous
laissons nos tongs à l’entrée du temple qui seront gardées pour 5 roupies et
pénétrons pieds nus dans le temple que nous commençons à remonter à contresens… Mais les Indiens sont là pour nous faire savoir que nous avons tout faux…
Des milliers de statues aux couleurs lumineuses ornent l’édifice… vraiment impressionnant, et observer les pèlerins effectuer avec un profond respect le rituel de la puja par des prières et des offrandes, est une sensation étrange de grande et intense religiosité (où les mots seraient de trop), et qui nous renvoie à notre présence, peut-être indécente, en ce moment de recueillement…

Un peu plus tard dans la soirée, les serveurs du restaurant végétarien du Woodland hôtel nous font connaître un plat incroyable appelé Dosa ou Dosai : une crêpe cuite au beurre et au fromage (type gruyère) dans laquelle est disposée une farce à base de purée de pommes de terre, de noix de cajou, de cumin et de quelques sauces en accompagnement à base de tomates, de fromage et de dhal... Ce mélange divinement bon réveille nos sens et pour la première fois nous réconcilie avec la nourriture indienne. Au bout de 30 jours nous commencions à désespérer… Les serveurs voyant notre intérêt pour leur cuisine nous guident quant au choix de nos desserts. Un Gulab Jamun pour moi, mais attention celui-ci est spécial puisqu’il est préparé avec l’eau d’une rose et de ses pétales, et pour Adrien : un Halwa avec boule de vanille (purée d’abricots et de mangues confites, arrosée d’une eau fleuri et de noix de cajou)… Une pure merveille !
jeudi 11 mai 2006
Varanasi
.. 18 juillet ..
40h de train…hum… Le temps de lire
« Balzac et la petite tailleuse chinoise » de Dai Sije que j’avoue
avoir fait durer le temps de ce long, très long voyage… Adrien a passé ses
nerfs sur ses clopes et quelques journaux qu’il a pu se procurer sur les trois
quais de gare où le train a bien voulu s’arrêter…
La nuit fut agitée par le rythme frénétique
et chaotique du train qui allait à très vive allure, donnant l’impression de
passer par dessus des cailloux gros comme des maisons, et qui à chaque bond
nous faisait retenir notre souffle de peur d’être éjectés de nos couchettes
situées en hauteur … l’idée d’une mort proche s’installait… la paranoïa
aussi…
La
seconde nuit fut beaucoup plus calme mais
notre réveil, à 4h30 du matin, à l’arrêt d’Allahabad, fut douloureux et
angoissant. La ville d’Allahabad se situe à 135 km à l’ouest de
Varanasi, nous
explique notre voisin, au confluent de deux des plus grands fleuves de
l’Inde,
le Gange et la Yumna. La mythique Saraswati , rivière de l’Eveil, les
rejoindrait également à cet endroit. On attribue de grands pouvoirs
purificateurs au sangam, le point de confluence, et tous les hindous
espèrent
s’y baigner une fois dans leur vie. Je vous laisse imaginer
l’effervescence des Indiens à l’approche de l’entrée en gare de
Allahabad ! La tempête prit
fin au bout de quelques minutes, le temps de réaliser que nous étions
seuls dans
un wagon de 50 places… Soudain, trois officiers se positionnent devant
la porte
de notre cabine et nous examinent avec insistance. Adrien énervé par
leur
attitude, les provoque (aïe) et leur demande si il y a un problème. Pas
de
réponse à la question. Nos regards
paniqués se croisent et nous essayons
de ne rien montrer. L’un d'eux sort une matraque et commence à taper dans nos
sacs. Sans se dégonfler Adrien lui suggère fermement de ne pas taper sur le
sac. L’action de l’officier est freinée par son compère qui lui fait mine de
partir. L’entêté continue à taper dans le sac et marmonne à son pote, toujours
en hindi, que le sac doit être ouvert. Le plus sympa insiste pour qu’il lâche
l’affaire et d’un geste brutal le tire vers le fond du wagon… Soulagés mais
inquiets, nous nous demandons si ils ont réellement quitté le train avant le
départ pour Varanasi … Un Indien rassure Adrien et lui dit qu’ils sont ici pour
assurer la sécurité en raison des attentats terroristes qu’il y a eu à Ayodhya,
il y a maintenant 15 jours…hum… Notre Allemand, que nous avions croisé sur la
plage de Benaulim, nous avait recommandé la prudence face à ces gardes se faisant passer
pour policiers alors que leur mission s’arrête à faire respecter l’ordre sur
les quais de gare. Bien souvent, face aux touristes, ignorants les lois
indiennes, ils abusent d’un pouvoir qu’ils ne représentent pas. Ainsi ces
« gardes de quais » ont tendance à se faire passer pour des policiers
gradés, autorisés à fouiller les sacs moyennant de l’argent devant tout refus
de coopération. En quoi les différencier ? L’uniforme de la police gradée
est marron tabac. Ils portent une arme à feux et un béret noir ou un turban
blanc, minimum deux étoiles sur l’épaule droite. A l’inverse, les gardes
portent seulement une matraque et un habit marron clair.
Pour intimider ces derniers il est possible
de tenter, avec un témoin indien parlant anglais, de leur expliquer
calmement que, tout touristes que nous sommes, nos connaissances au
sujet de leurs lois sont loin d’être un mystère et que nous savons
très bien reconnaître leur véritable statut… Nous n’avons pu pas tester mais il
paraît que ça marche… Le train démarre et un super gradé s’installe à nos côtés,
amusé de nous croiser et de faire ses mots croisés…
Les guides nous avaient bien prévenus:
dès l’arrivée en gare de Varanasi, nous sommes effectivement assaillis par les
rickshaws qui tenteront par tous les moyens de nous proposer la solution
miracle: le – magnifique – hôtel – pas – cher – à – deux - pas !
Nous ne nous laissons pas faire, c’est une
question de principe et arrivons après une bataille déchaînée dans le quartier
de Chowk comme prévu. Nous poursuivons notre route à pied avec nos lourds sacs
à dos en quête de notre hôtel. Cette nouvelle épreuve s’avère pénible car nous
cherchons un hôtel dans la vieille ville, près du Gange, et le parcours dans les ruelles sinueuses de Bénarès
jusqu’à l’hôtel semble digne d’un cauchemar où les héros ne trouvent jamais la
sortie du labyrinthe, du moins au début… Bien évidemment nous nous perdons et
par miracle, à l’aide d’un indien légèrement drogué, nous arrivons à bon
port ! Une personne honnête sous l’effet de la drogue ! Ce qui n’est
pas une valeur sûre à Varanasi.
Il est tôt et nous décidons, après avoir profité quelques instants de notre balcon et de sa vue sur le Gange, de partir à la découverte de la vieille ville. Mais très vite l’odeur nauséabonde nous fait rebrousser chemin. Les ordures pourrissant entassées dans les caniveaux, le nombre incalculable de vaches sacrées déféquant gracieusement dans les ruelles, la pluie, la chaleur… nous tournent l’estomac.
A l’hôtel nous croisons deux couples de Belges légèrement bizarres qui nous invitent le soir même à participer à une cérémonie sur le ghat principal de la ville. Nous embarquons Michael le Néo-Zélandais d’Auckland avec lequel nous avons sympathisé à l’hôtel. Bientôt, nous arrivons au Dasaswamedh, situé au centre il est le ghat le plus important et le plus animé. Son nom signifie que Brahmâ y sacrifia (medh) dix (das) chevaux (aswa). Chaque soir a lieu une cérémonie d’offrandes de la lumière au fleuve pendant laquelle les fidèles offrent des bougies flottantes et des fleurs au fleuve sacré pendant que les officiants s’occupent du cérémonial.

Varanasi.. 19 juillet ..

Lever 5h30 ! Nous avons décidé
d’assister au lever du jour sur le Gange et aux ablutions du matin des hindous
dans le fleuve sacré. L’ambiance est étrangement calme et irréelle. Le soleil
n’est pas encore levé. La barque s’éloigne doucement de la rive et entreprend
son périple le long des imposants palais. Des hindous descendent les marches
des quelques ghats non recouverts par l’afflux du Gange, pour procéder à leurs
ablutions, d’autres sont déjà là. Notre barque passe non loin d’eux, à une
dizaine de mètres… En cet instant, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur
l’inadéquation de notre présence en ces lieux et du côté déplacé de notre
regard sur des pratiques que nous jugeons intimes. Ne serions-nous en train de
dépasser les limites d’une certaine décence ?
Pourtant rien d’hostile dans le regard des hindous qui parfois nous observent. Le spectacle que nous leur offrons avec d’autres barques ne semble que faiblement retenir leur attention. Il est vrai que leur notion d’intimité et de tolérance n’est pas la même que nous occidentaux. Pour le comprendre, il faut avoir accompli des gestes quotidiens sous le regard persistant d’Indiens, curieux de la nouveauté que nous leur offrons. Cette curiosité est permanente et assumée avec culot parfaitement naturel. Un Indien se penche par-dessus votre épaule pour savoir ce que vous lisez, un autre tend sa main pour se mettre du parfum ou de l’anti-bactérien comme vous, les photos prises avec un appareil numérique et la caméra d’Adrien ne manquent pas d’attirer autour de nous tous ceux se trouvant à proximité… On finit par s’y habituer et l’on se surprend à leur retourner cette même curiosité (de façon plus modérée !) sans que cela ait l’air de gêner quiconque. Alors on finit par assumer un peu plus notre regard et contempler ce spectacle étonnant des ablutions sur le Gange.

L’arrivée et le départ des hindous
s’échelonnent au fil du temps, les hommes se baignant séparément des femmes.
Ils récitent des mantras, les mains jointes, et plongent leur corps tout entier
dans le fleuve sacré. D’autres se lavent ou s’adonnent à la nage. Les femmes,
quant à elles, se baignent entièrement habillées et revêtues d’un sari aux
couleurs vives. Il y a quelque chose d’étrangement beau dans ces ablutions où
se retrouvent jeunes et plus vieux.
Le vrai hindouiste pratique les rituels tous
les jours à travers la prière, la méditation et la puja, l’offrande de
substances parfumées, de fleurs, d’encens et de lumières sans nécessairement se
rendre au temple. Tous les jours des offrandes sont faites aux dieux rappelant
leurs exploits extraordinaires et les rares qualités qui leur sont propres.
Si le Gange est considéré comme pur, comme
le fleuve de la méditation, du mysticisme ; son courant est le chemin vers
les dieux ; son odeur, la vie quotidienne. Mais reconnaissons qu’il est
loin d’être propre et malgré ses supposées hautes capacités régénératrices,
c’est un sympathique bouillon de culture où les bactéries s’ébattent
joyeusement parmi les polluants rejetés dans le fleuve. Cela n’empêchera
absolument pas l’hindou fervent de boire une petite gorgée d’eau revigorante
tous les matins…
Nos amis belges n’hésiteront pourtant pas à
se baigner dans le Gange tandis que nos touristes japonais ne se départiront
pas de leur masque blanc tendu sur leur visage pour filtrer les impuretés de
l’air…
Au bout d’une heure de trajet, nous
regagnons la rive et notre hôtel où la vieille Kush nous proposait de réserver
un rickshaw pour nous faire découvrir les alentours. 500 roupies pour 5heures.
Bon un peu cher mais c’est la première fois que nous décidons de nous faire
piloter, la fatigue ne nous permettant pas de crapahuter comme nous le
souhaiterions dans les rues de la ville Sainte. Nous n’imaginions pas encore
que notre chauffeur allait appliquer un scénario digne des grands films de
bollywood…
Il est là dans le hall de l’hôtel. Il est
petit, le crâne rasé, seule une mèche de cheveux se dresse au dessus de sa
tête, la mine est assez patibulaire. Sans dire un mot, ni même répondre à notre
Namaste, il nous fait entreprendre une marche à vive allure dans les petites
artères de Varanasi afin de rejoindre la place où il a garé son rickshaw.
Sur la route, il embarque
un policier lequel nous laissera au bout de 45 minutes à un carrefour. Notre
pilote continue son parcours et une demi heure plus tard nous arrivons à
Sarnath. Rien d’anormal jusqu’ici.
Sarnath haut lieu du
bouddhisme. Etant venu à l’Illumination à Bodh-gayâ, Bouddha vint à Sarnath, à
10 km au nord-est de Varanasi, pour prêcher « la voie du milieu ».
Plus tard le grand empereur bouddhiste Ashoka y fit ériger de
superbes stupa et monastères. La plupart des monuments étant
entourés de jardins et paysages verdoyants, nous décidons d’y passer un peu de
temps. Deux heures plus tard, nous rejoignons notre conducteur endormi à l’arrière
de son pot de yaourt et peinant à se réveiller sous nos appels… On lui demande de
nous conduire vers les étapes suivantes, et là, les ennuis commencent…
Il nous conduit sur des
routes pavées et creusées par l’usure et les intempéries. Contrairement à ce
que nous pensions, nous franchissons de petites routes de campagnes défoncées,
malmenant le rickshaw escargot et nous par la même occasion, traversant de
nombreux petits villages. Les maisons sont faites de boue séchée avec des
toits de chaume, parfois de tuiles, bien loin de ce que nous avons vu en ville.
Meules de foin, petits monticules de bouses séchées, charrettes, chariots et
outils de la campagne, tout concourt à un spectacle dépaysant que nous
n’attendions pas.
Au bout d’une heure et demi nous atteignons
le Fort Ramnagar qui n’est absolument pas prévu au programme. Etonnés nous
descendons et après tout pourquoi ne pas le faire. Un policier nous barre
l’entrée et nous dit que le site est fermé et que nous devons attendre une
heure pour le visiter. Exaspérés, nous
ordonnons à notre chauffeur de nous ramener à l’hôtel. Feignant de ne pas bien
saisir, au bout d’une heure et après avoir tenté de franchir le péage à
l’entrée de l’autoroute sans payer, il nous dépose devant un temple toujours
pas prévu dans le programme… «
Drop us to the hotel NOW !!! », se met à hurler Adrien. Le
chauffeur le provoque longuement du regard qu’il soutiendra jusqu’à qu’il cède
et se décide à remettre le contact. Trente secondes plus tard (qui paraissent
une éternité) le taco escargot est en route et ce pour une heure et demie avant d’atteindre l’entrée
de Bénarès… Le retour se fait dans une atmosphère d’hystérie inattendue. Le
chauffeur tente de se faufiler dans les traboules de Varanasi là où aucun rickshaw ne s’aventure. Seuls
piétons, vaches sacrées et vélos y sont admis. Bloqué par les vélos garés sur
les bas côtés et quelques vaches, notre ami ne se démonte pas, et un à un,
déplace les vélos sans se presser. Les habitants râlent et s’empoignent avec
notre flèche de chauffeur. Il remonte dans son véhicule, klaxonne la vache et
fait 20 mètres. Il s’arrête devant un stand, s’achète un sachet de bétel,
l’ouvre et avale le contenu tout en provoquant Adrien du regard… Vingt minutes
plus tard nous sortons du labyrinthe pour retrouver l’artère principale qui est
supposée nous amener directement à l’hôtel ! Tentant à nouveau de nous
embarquer dans les ruelles tortueuses nous sautons en route de son taco en le
traitant de malhonnête et tout le reste. Courageux et attristés nous décidons
de revenir à l’hôtel par nos propres moyens. Par chance une jeune personne nous
guide et nous met sur la bonne route !
Kush (notre gérant) est déjà au courant de
l’affaire puisque le chauffeur est venu se plaindre. Compréhensif et désolé, il
nous rembourse pratiquement l’intégralité de notre épouvantable journée. Cette
aventure a duré de 9h du matin jusqu’à 16h l’après midi. Au delà des 5h de
visite compris dans le tarif, le chauffeur gagne par heure supplémentaire 100
roupies de notre poche. Vous comprenez maintenant pourquoi tant de détours et
d’itinéraires imprévus…
Voyager en Inde n’est pas une mince affaire !
L’une des difficultés majeures est de faire
face aux businessmen du tourisme. Certains peuvent être extrêmement agressifs
et pervers. Lutter contre les incessantes petites, voire grandes arnaques, ou
passer son temps à toujours négocier dans un rapport de force devient à la
longue usant. Alors pour fuir cette pression, une solution pour certains
touristes : donner à tout va ! C’est quelque part formidable d’être
généreux sans pour autant avoir trop à sacrifier. Mais face à temps de
largesses, nos businessmen du tourisme tentent le tout pour le tout. Il y a
beaucoup à prendre et ça marche ! Si nous ne pouvons en vouloir aux touristes
de chercher à s’affranchir de cette violence usante, leur comportement alimente
le système. De notre côté, c’est au prix de gros efforts que nous payons notre
choix de ne pas cautionner ces pratiques. Question de principe…
Tout en cherchant l’emporium que nous
conseille Kush, nous croisons une procession funéraire : des hommes
portent un corps couvert d’un linceul orange sur un brancard de bambou à
hauteur d’épaule. Ils entonnent une mélopée dont le rythme saccadé accompagne
leur allure presque martiale. L’activité commerciale continue comme si rien ne
se passait même avec ce chant funeste au milieu de toute cette agitation…
Etrange impression que nous fait Varanasi…
Nous atteignons l’Emporium où nous attend un
petit homme à la corpulence très fine. Notre tailleur nous installe à
l’indienne sur un matelas blanc bordé de gros coussins et nous invite à boire
un chai. Il nous dit que son plus gros commerce se fait avec la France et qu’il
exporte ses soieries pour les plus grands couturiers français… Après une longue
et interminable présentation de son travail il nous déballe toute sa collection
en soie : foulards, étoles, dessus de lit, draps, tissus au mètre… à un
prix relativement élevé. Ayant peur de se faire avoir en raison d’une ignorance
et d’une incompétence certaine sur le monde de la soie et d’un budget
atteignant ses limites, nous le quittons en croisant son regard déçu.
Sur le chemin du retour, nous découvrons un
peu plus une ambiance aussi inattendue, en tout cas éloignée des clichés qui
font de Bénarès, la cité des morts. Il y a ces processions jusqu’au fleuve, le
Gange lui même, dont les eaux troubles charrient parfois des corps, et les
sites de crémations dont nous ne faisons qu’imaginer l’ambiance. Tous les
hindouistes sont convaincus que mourir à Varanasi est sanctifiant car cela
signifie avoir atteint une bonne pratique de leurs croyances :
« bonne conduite, purification, pèlerinage et méditation ». Varanasi
est le lieu où s’ouvre aussi la porte de la Moksha, la libération de la
transmigration, du cycle de la naissance et de la mort.
Paradoxalement, l’atmosphère ne nous
apparaît pas pesante, ni morbide. Tout est d’un calme… à l’image du Gange. La population qui occupe
les ruelles est pauvre et confinée dans de vieilles maisons délabrées qui sont
aménagées en boutiques, en restaurants pour touristes. Le décalage est
surprenant et l’ensemble plutôt gai et animé, avec ses boutiques minuscules
dont les dessertes en bois verni semblent figées dans le temps. Vendeurs
d’épices et d’encens, petites épiceries, cordonniers, amulettes, sari et cyber
café. Le touriste déambule dans tout cela se faisant en même temps proposer une
balade en bateau, du hachisch, du chai et j’en passe… A un tel point que cela pourrait donner l’illusion d’une
mise en scène orchestrée par l’office du tourisme. Mais en réalité tous ces
rituels sont tellement ancrés dans le quotidien de tout hindou qu’ils sont
presque accomplis machinalement. Le touriste n’a pas à en être gêné, pas plus
par l’image de la mort qui fait partie intégrante de la vie pour un Indien, car
il a l’éternité devant lui grâce aux réincarnations. La vie, la mort se
rejoignent dans la roue de la vie alors que nous en avons une approche beaucoup
plus linéaire en occident et qu’il est presque tabou de les rapprocher.
Ce soir nous dînons avec Ravi et son fils Bruno, rencontrés deux jours plutôt à l’hôtel. Bruno est professeur de math à Paris, Ravi son père, Indien, est un ancien journaliste spécialisé dans l’industrie du poulet dans le monde. Avant de se lancer dans le journalisme, il a été patron d’un restaurant au Népal, puis s'est retrouvé photographe pour le National Geographic le temps d’un contrat… Un personnage attachant aux histoires invraisemblables !
Varanasi .. 20 juillet ..

Une dernière fois nous restons immobiles à
contempler de notre balcon le Gange. Puis nos regards glissent lentement sur le
site de crémation. Chaque jour nous avons assisté au cérémonial. Nous observons
encore ce spectacle. De nombreuses personnes sont là qui entretiennent les bûchers
et s’assurent de la consumation complète des corps qui se confondent avec le
bois. Il règne sur les lieux une certaine décontraction. Les gens discutent, la
fumée emportée par la brise semble lourde et vaguement écœurante. Kush, nous
explique que la crémation est réalisée pour séparer les cinq éléments du corps
(eau, terre, air, feu, éther) et purifier l’âme qui s’élèvera ensuite. Seuls
les sâdhus, les nouveaux nés, les gens morts de la variole ou d’une morsure de
serpent, les vaches sacrées peuvent être directement immergés dans le Gange car
considérés comme purs.
Les corps sont emmaillotés de blanc pour les
hommes peu âgés, de rouge pour les femmes et d’autres couleurs pour les gens
plus âgés. Il faut environ 350 kg de bois pour assurer une crémation qui dure 3
heures. Une fois les cendres dispersées, certains membres de la famille ne
doivent pas travailler pendant 13 jours et aucun mariage ne doit intervenir
pendant un an.
Le deuil respecte un rituel bien précis.
Nous ne sommes pas allés sur ces lieux de
crémation. Selon les explications de notre gérant, certains vautours (humains)
tournent autour des crémations en prétendant quêter pour l’incinération des
pauvres et devant un refus poli et réitéré, ils commencent à s’énerver et
tentent l’intimidation en insultant publiquement leurs victimes tout en les
traitant de « Bad Karma ! » et « Dirty Heart ! ».
Tous les moyens sont bons pour soutirer quelques roupies…
Vous ne le croirez jamais ! Lors de
notre départ de l’hôtel, Kush nous propose l’aide de son petit frère pour
rejoindre la place des rickshaws afin
que l’un d’entre eux nous emmène à la gare ferroviaire. Selon Kush, le petit
frère nous conduira vers un homme de confiance. Proposition rassurante que nous
acceptons sans hésitation. Les sacs au dos, la caméra à l’épaule pour Adrien,
nous voilà en route avec notre petit guide. La place est bondée de rickshaws
nous harcelant à tour de rôle. Le petit guide se faufile entre les chauffeurs
s’écartant sur notre passage, nous arrête devant le rickshaw de confiance et
la, STUPEUR ! Le rickshaw escargot, notre escroc ! En moins de 10
secondes nous provoquons un véritable ramdam en hurlant qu’il est hors de
question de donner de l’argent à cette personne malhonnête… Villageois et
chauffeurs nous encerclent. Le chef des rickshaws vient à notre rencontre et d’une voix apaisante nous propose le
meilleur de ses garçons…
Charme désuet et étonnement renouvelé devant
ces bazars minuscules dont la ville improbable laisse juste la place au
marchand et à son étal. Bâtiments noircis, oubliés par la lumière, abritant
silhouettes, regards, saluts, cris d’enfants. Ordures rassemblées, oubliées en
petits tas encombrants les rues… Senteurs agréables s’échappent des boutiques
où brûlent des bâtonnets d’encens, colliers de fleurs d’orangers, variétés de
marchandises qui s’offrent à nous.
Bouses de vaches fraîches ou sèches
s’étalant au hasard dans les rues, pour vous rappeler qu’ici les vaches sont
reines. Les femmes portent fièrement leur superbe sari, indifférentes à l’état
de la rue. Varanasi, la petite Venise de l’Inde, est une fleur éclose sur un
lit de fumier…
Une étape marquante même si éloignée de l’image que nous nous en faisions. Peu de mendiants et de Sâdhus, ni la ferveur extraordinaire tant attendue… Mais cela n’empêche en rien à Varanasi d’avoir une personnalité forte et attachante…
Agra .. 21 juillet ..
L’hôtel nous réserve un accueil des plus
médiocre et la fatigue du voyage n’aide pas beaucoup à une meilleure
communication… Un petit déjeuner pris sans grand appétit et nous voilà allongés
sur le lit, Adrien fiévreux et dérangé comme jamais, quant à moi, je suis pliée
en deux par des maux d’estomacs… La
sieste s’impose.
Suite à un appel téléphonique de notre petit
rickshaw, rencontré quelques heures plus tôt à la gare de Agra, nous nous
extirpons du lit, engourdis par le sommeil, pour profiter des dernières heures
d’ouverture du Taj Mahal.
Quelle merveille !
Il fut construit par l’empereur Shah Jahan pour recevoir la dépouille de sa deuxième épouse, Mumtz Mahal, morte en couche en 1631. Son trépas brisa le cœur de l’empereur dont les cheveux devinrent gris en une nuit. La construction du Taj, entreprise la même année, ne s’acheva qu’en 1653. Les ouvriers, 20 000 au total, furent recrutés dans toute l’Inde ainsi qu’en Asie Centrale, certains furent ensuite amputés des mains ou des pouces pour qu’ils ne puissent reproduire la perfection du Taj.

Dans l’allée menant à l’entrée du premier
portail, des vendeurs se succèdent pour nous refourguer cartes postales et
babioles en tout genre. Devant nos refus réitérés nous avons le droit à une
nouvelle tentative « Not now, maybe later ». Le prix d’entrée du Taj
Mahal dépasse toutes nos espérances : 750 roupies soit 15€ par personne,
ce prix étant réservé aux étrangers, les locaux, eux, bénéficiant d’un prix
beaucoup plus modéré de 20 roupies… La somme démesurée par rapport au standard
du pays (et même le nôtre) a fait détaler bon nombre de touristes…
Une fois les portails de sécurité passés, Le
Taj Mahal apparaît soudainement devant nos yeux, légèrement effacé derrière un
voile brumeux. Inutile de le nier, le mausolée est superbe…
Subtil mélange de grandeur, d’équilibre et
de simplicité. De délicates dentelles ornent l’édifice ainsi que des
incrustations en pietra dura (faites de milliers de pierres semi-précieuses).
L’harmonie est ici parfaite. Il serait bien dommage de passer à côté d’une
telle rencontre.
Dans le jardin entourant le monument, des Indiens vous recommandent des endroits pour prendre vos photos avec
l’incontournable reflet dans le bassin par exemple, et vous réclament ensuite
avec force conviction quelques roupies. Il n’y a pas de petits profits… Des
photographes prennent qui le souhaite en photo avec les classiques illusions de
la personne tenant de la main le dôme du Taj Mahal. Cette prise de vue semble
remporter un franc succès auprès des Indiens.
Nous passons un peu de temps à contempler le
jardin et parcourir ses allées vertes et régulières, et nous regardons amusés
les petits écureuils vifs et les petits oiseaux au bec orange, peu farouches,
folâtrer parmi les buissons. Nous profitons agréablement de ce lieu ainsi que
des deux mosquées en pierres rouges encadrant le Taj Mahal. C’est plaisant, malgré
le nombre de visiteurs présents.
Tout ce que l’on peut dire au sujet de cette
splendeur ne peut exprimer à juste titre ni sa valeur, ni sa beauté :
symbole et emblème de l’amour absolu, exemple unique de symétries géométriques
et mathématiques se fondant dans une harmonie parfaite… Et c’est avec regret
que nous laissons derrière nous l’une des plus belles merveilles du monde…
Nous essayons de joindre Dominique pour lui
souhaiter un heureux anniversaire mais nos appels seront sans succès à notre
grand désespoir. Pas facile d’être là au bon moment.

Dans les rues d'Agra...
Jaipur
.. 22 juillet ..
Le départ d’Agra se fait dans l’énervement.
En effet… depuis notre hôtel, nous demandons une réservation pour un bus dit de
luxe en direction de Jaipur. Les billets réservés et payés à l’accueil, notre
chauffeur nous conduit devant le bus, et là, c’est le choc en le découvrant au
milieu d’un tas ordures, de flaques d’eau et de bouses de vaches, vitres
pétées et pneus à peine gonflés… Nous
étions loin du bus de luxe avec air conditionné inclus… Fiévreux et grognon,
Adrien proteste en rétorquant que ce bus n’est pas le notre… Le chauffeur
penaud fait « no problem » et nous conduit à notre demande à l’agence
où les billets ont été retirés. Le chauffeur veut négocier pour nous mais
Adrien peu coopératif et monté sur un ressort, entre lui aussi dans l’agence lui aussi.
Coincée dans les bagages je contemple la scène à travers les vitres de
l’agence… Après 20 minutes de débats tumultueux, Adrien, mon héros revient avec
la somme intégrale de 400 roupies, et sort en hurlant au chauffeur de nous
amener à LA station de bus. Il s’exécute aussitôt sans broncher et nous arrête
devant un tout petit hôtel. Ca ne ressemble pas vraiment à une station de bus…
Un petit bonhomme bedonnant, aux cheveux teintés en roux, nous accueille avec
une gentillesse déconcertante. Nos nerfs se détendent, et notre attitude,
légèrement crispée, disparaît au fil de la discussion et à la douceur de sa
voix. Il nous installe dans le hall de son hôtel, nous propose à boire et nous
réserve deux billets de bus (pour 100 roupies chacun au lieu de 200 !)
sans air conditionné (pas très important, au moins nous serons bien assis),
qui viendra nous chercher devant cet hôtel. En attendant, il nous dorlote et
nous offre la possibilité de réserver un hôtel à Jaipur avec free pick up à
l’arrivée (une première en Inde !).
Il y a en Inde deux catégories de
bus : les locaux et les privés…
Les autobus locaux ressemblent en général à de vieilles guimbardes bondées
crachant de la fumée et roulant à une vitesse insensée, sauf quand ils se
retrouvent coincés dans les embouteillages. Les passagers ont à peine le temps
de monter et de descendre, et chaque jour les bus provoquent des accidents qui
font des morts et des blessés. Cette situation s’explique par le fait que les
conducteurs subissent une forte pression pour rentabiliser leur engin au
maximum. Ils sont souvent payés en fonction du nombre de passagers (qu’il
n’est pas rare de retrouver entassés sur les toits du bus ou debout dans
l’allée principale), et peuvent recevoir une amende pour chaque minute de
retard. En dehors des heures de pointe, ils commencent par rouler lentement
pour ramasser le maximum de passagers puis appuient à fond sur l’accélérateur à
la fin du trajet pour rattraper le temps perdu au risque de vies innocentes…
Vous comprendrez, après avoir vécu
l’expérience d’un bus de ville, ce pourquoi nous recherchons un minimum de
sécurité et de confort par le biais de bus privés…
L’hôtel est un vrai havre de paix… Un petit palace au milieu de plantations fleuries, aménagé de sofas en bambou et de tables de marbre, agencés dans un espace étrangement calme…
http://www.hoteldiggipalace.com/index.htm
Jaipur..
23 juillet ..
Capitale du Rajasthan, Jaipur a été conçue
selon un plan d’urbanisme précis, au début du 18ème siècle. Son créateur
le maharadjah Jai Singh II, héritier d’une famille qui régnait à Amber (à une
dizaine de kilomètres de Jaipur), depuis le début du 17ème siècle,
était un érudit et un esthète. Il fit dessiner les plans par un jeune
architecte bengali, Vidyadhar Chakravarty, sur le modèle du mandala : les
9 quartiers rectangulaires, chacun réservé à un secteur d’activité, symbolisent
les parties de l’univers.
En nous promenant à pied dans la vieille
ville, nous sommes surpris de découvrir ces maisons roses, de styles
Indo-Moghols, alignées le long de larges avenues, comme un vrai décor de
théâtre ave leurs fenêtres ouvragées, ourlées de blanc, dont beaucoup sont en
trompe l’œil, afin de mieux résister à la chaleur.
En fait, la cité originale était grise mais
en 1883, en l’honneur de la visite du Prince Albert, époux de la reine
Victoria, elle fut repeinte dans la couleur traditionnelle de bienvenue,
conservée depuis.
La vieille ville est tellement animée et ses
habitants si beaux dans leurs vêtements colorés, que nous nous arrêtons à
plusieurs reprises pour profiter de ce spectacle ambiant.
Jaipur constitue une étape relativement
agréable mais s’habituer à la poussière, au bruit, au stress généré par la
circulation, reste une étape jusqu’à présent impossible à franchir…
Il nous faut acheter nos billets pour Udaïpur. Nous ne le savions pas encore mais notre patience allait être mise à rude épreuve… Arrivés à la gare, nous décidons de sécuriser la zone et de faire la queue l’un à côté de l’autre pour empêcher les prévisibles tentatives de raccourcis de nos amis indiens. L’ambiance est néanmoins plutôt calme, et il n’est nul besoin de jouer des coudes (au sens propre et appuyé) pour se faire respecter. Pourtant , alors que les aiguilles de l’horloge tournent, nous constatons un certain immobilisme quant à la progression de la queue, la personne devant le guichet restant désespérément la même. Le guichetier traite consciencieusement et très lentement la demande de son client. Au bout de quelques interminables minutes, l’espoir se fait jour en nous comme le préposé semble avoir fini de traiter la commande… Mais brutalement, une planche de bois glisse rapidement pour obstruer l’ouverture du guichet : pause déjeuner ! Chose étonnante même l’Indien situé devant le guichet secoue la tête en signe de désapprobation. Dans l’attente nous sympathisons avec Aude et Guillaume, deux jeunes étudiants français en mission humanitaire. Une demi-heure plus tard, l’employé revient et au bout d’une nouvelle demi-heure, c'est enfin notre tour. Nous passons commande pour deux billets en direction de Udaïpur.
Jaipur
.. 24 juillet ..
Adrien décide de visiter l’Emporium (magasin d’Etat) afin de mieux connaître les pierres précieuses, les tissus et les différents artisanats de la région… Au milieu des myriades de rues étroites,sombres et croulantes, se déroule la vie à Jaipur : les nombreux bazars de ces quartiers grouillent de monde. Il y a un va-et-vient incessant de gens qui vendent et qui achètent, au milieu de charrettes surchargées de marchandises tirées par des chameaux et des éléphants portant leur maître sur le dos, empêchant parfois la circulation...


Udaipur
.. 25 juillet ..
Nous quittons Jaipur pour Udaipur. Nous
passons la nuit dans le train. Le réveil est dur à 5h30… Nous laissons la gare
ferroviaire pour la station de bus. A peine descendus du rickshaw, Adrien se
rend compte qu’il a oublié passeports, billets d’avion et argent dans la housse
de l’oreiller du train… PANIQUE !!!! Notre chauffeur, super vif, fait demi
tour et à toute allure nous reconduit à la gare où le train est encore à
quai ! OUF !
Une
parole de notre chauffeur suffit pour
ameuter les quelques Indiens présents, lesquels suivent Adrien dans sa
course
éperdue jusqu’au wagon. Cinq minutes plus tard, Adrien sourire aux
lèvres, le
sac retrouvé, se voit salué et épaulé par les Indiens, heureux pour lui
qu'il ait récupéré ses papiers ! Un grand moment d’émotion partagé
entre ces Indiens
et lui …
La Venise de l’Orient offre un spectacle
très romantique de palais de marbre blanc tournés vers les eaux normalement
vertes du lac, mais asséché depuis 5 ans, (ce que les guides
touristiques se sont bien gardé de nous dire) et au milieu duquel sont donc
supposés flotter deux palais des mille et une nuits…
Cette ville incite à la flânerie : ses ruelles étroites et pleines de vie sont bordées de haveli (demeures de notables parées de fresques colorées), de temples et de scènes de rue touchantes.

Udaipur
.. 26 juillet ..
La pluie tombe en continue depuis la nuit
dernière ! C’est la joie dans le village ! Les indiens se sont
précipités au bord des ghats (marches ou paliers qui se trouvent au bord des
rivières, des lacs ou des bassins) pour patiemment attendre que le lac regorge
d’eau…
Une longue journée de pluie qui ne nous empêchera pas de sillonner les rues où musiciens, vendeurs en tout genre et fabricants de livre en cuir nous ouvrent volontiers la porte de leur caserne d’Ali Baba…

Udaipur
.. 27 juillet ..
Nous grimpons jusqu’au City Palace,
construit par le maharadjah en 1559, qui reste le plus grand du Rajasthan. La
richesse de ce palais est à couper le souffle et les efforts de restauration et
de mise en valeur tranchent considérablement avec l’expérience des semaines
précédentes !
Udaipur est un émerveillement.
Nous croisons, Naru, notre petit musicien, sa femme et son 14ème enfant. Naru invite à l’écouter au bord du lac. Cette famille est belle et offre une générosité incroyable. Nous l’écoutons jouer de son instrument (un Ravanhatha qu'il a lui même conçu) assis sur les marches du ghat, le lac en arrière-plan…

Nos deux jeunes étudiants, Guillaume et Aude, rencontrés à la gare de Jaipur, se joignent à nous pour la soirée. Une chance, nous sommes dans le même hôtel. Guillaume est passionné d’art lyrique, prépare HEC dans le but d’être directeur financier de grands festivals, Aude est en licence d’allemand et partira un an en Allemagne à la rentrée pour préparer son diplôme de journaliste. Ils sont en Inde dans un but humanitaire : aider à la reconstruction des maisons dans les zones touchées par le tsunami. Au cours de la discussion nous apprenons aussi que tout deux donnent des cours à des prisonniers. Je les trouve fort impressionnants et atypiques, ils sont passionnants et passionnés.
Udaipur .. 28 juillet ..

Les petits-déjeuners, face au lac qui se
remplit peu à peu, décidément on ne s’en lasse pas ! Nous pourrions en
profiter toute la journée… La petite ville d’Udaipur est vraiment
divertissante, ses habitants y étant pour beaucoup.


Au
détour des rues, nous
rencontrons un marchand de pois chiches, plus loin des femmes portant,
avec une
élégance naturelle dans leur sari coloré, des poids importants sur la
tête (bidon d’huile, sac de légumes, fagots, cruche en terre remplie
d’eau…), des
marchands d’épices, de graines, de fruits, de légumes, de fleurs… Les
vaches,
les éléphants font aussi parti de ce quotidien, sans oublier les
chameaux qui
tirent charrettes et Indiens !
Des sourires et des saluts s’offrent à nous
avec un tel enthousiasme. La vie des gens apparaît à nos yeux si dure, dans
tant de misère. Tout ici se passe naturellement, sans bousculade, dans la
logique des choses.
Nous rendons visite pour la seconde fois à
Sumil vendeur et fabricant de bouquins en cuir, lequel nous fait volontiers
visiter sa fabrique, qu’Adrien sera autorisé à filmer, et nous explique en
détail la réalisation d’un livre. A l’aide d’un bout de métal les motifs sont
poinçonnés sur l’ensemble de la peau de cuir, puis elle est teintée, séchée et
ensuite assemblée de feuilles de papiers différents (riz, bananier, fleur…).
C’est vraiment une personne agréable,
sympathique, qui prend le temps de bavarder et qui a un sens irréprochable des
affaires…C’est un malin !
Petite pause thé à l’hôtel, en compagnie de nos étudiants, avec en fond sonore « Octopussy », le James Bond tourné à Udaipur… Dans la soirée nous assistons à un show traditionnel du Rajasthan un peu barbare à notre goût mais néanmoins distrayant. Les danses du Rajasthan s’exécutent sur lames de sabres et morceaux de verres…

Udaipur
.. 29 juillet ..
L’heure du départ
approchant, nous nous activons à faire les sacs. Adrien râle. Nous passons de 2
à 3 sacs… mais je le rassure en lui disant que se sera tout et qu’il ne sera
pas possible d’emmener toute l’Inde avec nous …
A la vue de nos 3 gros sacs, le chauffeur du bus nous invite à les placer à l’avant de nos sièges et de les caler sous nos pieds. Nous resterons deux heures assis en tailleur...
Sur le trajet nous achetons pour la première fois des bananes et des cacahuètes grillées… hmm ! Se nourrir devient problématique puisque plus rien ne nous fait envie dans la cuisine indienne, seuls chocolat et charcuterie animent nos débats culinaires…
Jaipur .. 30 juillet ..
Adrien a envie de connaître les pierres
précieuses et leur langage, et se plaît à faire le tour des petites boutiques
isolées au cœur de l’immense labyrinthe de Jaipur, entre les marchés aux
légumes et la folle activité bruyante et dense des rickshaws wallahs…
Un jeune Indien aux yeux couleur miel nous
accoste dans les rues de la ville rose et nous propose d’aller dans l’atelier
de son père fournisseur et fabricant de
bijoux en pierres précieuses.
Après une longue marche dans les sombres
rues de Jaipur nous nous enfonçons dans un passage étroit qui nous mènera dans
une cour obscure et détériorée, couverte de déchets jetés des étages. Nous
montons des escaliers en colimaçon où l’odeur d'urine nous étouffe et nous
nous engouffrons à l’intérieur d’un tout petit appartement délabré où reposent
une table basse, quelques vitrines poussiéreuses, un matelas, une petite télé,
et un fil sur lequel sont étendus un pantalon et un caleçon mal nettoyé tombant
juste au dessus de la tête du papa assis derrière sa table basse… Celui-ci nous
invite à prendre place en face de lui et entreprend de nous montrer toute sa
collection. Nous nous arrêtons sur un seul collier car ni Adrien, ni moi-même
ne sommes convaincus de la qualité des bijoux exposés et dans un remerciement nous
payons le papa lequel nous fait raccompagner par son fils.

Les cabinets dentaires en Inde sont effrayants....
Jaipur
.. 31 juillet ..
Les nouvelles concernant Bombay sont
catastrophiques… Les Indiens ont été victimes d’une pluie torrentielle le 26
juillet dernier et se sont réveillés ce matin sous une pluie aussi mauvaise et
prometteuse que le 26. Après une nuit de lourdes pluies constantes, entre 8h30
et 11h30, la banlieue de Bombay a reçu 41 mm d’eau et dans le quartier de
Colaba 42 mm. Beaucoup de quartiers où la tempête avait eu lieu se sont vus à
nouveau engloutis par les eaux. Le gouvernement a lancé des alertes tous azimuts,
demandant aux gens de ne pas céder à la panique et d'éviter le moindre
risque en restant à la maison.
Notre train pour Bombay est prévu pour demain et ne savons toujours pas si les voies ferrées aux alentours de Bombay ont été recouvertes intégralement par les pluies. Nous sommes inquiets à l'idée que tous les vols, au départ et à l’arrivée de Bombay, puissent être annulés.

Jaipur .. 1er
aout ..
Nos appels vers Bombay resteront sans
retour... Impossible de savoir si notre vol Bombay-Paris est assuré. Bombay est
coupée du monde et le service internet de l’hôtel nous plante aussi… L’heure du
train pour Bombay approche et nous ne savons toujours pas si ce dernier
circulera. Malgré les avertissements des Indiens, nous décidons quand même de
nous rendre à la gare et priions pour que notre train soit bien sur le départ…
Sur l’embarcadère nous sommes heureux de constater que notre express est bien à
quai !
La mousson se serait calmée le temps de
faire Jaipur-Bombay… 15h de trajet…
Nous partageons notre cabine avec une jeune fille de 23 ans (la première que
nous voyons voyager seule) qui nous donne des nouvelles rassurantes concernant
les pluies de Bombay, ces dernières ayant cessé momentanément, elles devraient
reprendre leur activité peu après notre arrivée en gare de Bombay city. Elle
nous conseille, en arrivant, de prendre un taxi et de nous faire amener à un
hôtel proche de l’aéroport de sorte à
pouvoir le rejoindre très facilement en cas de grosses pluies. Un conseil que
nous appliquerons à la lettre.
La nuit est agitée dans le train, entre la
tempête, les pluies qui tapent bruyamment sur la carrosserie du wagon, les
accélérations et ralentissements brutaux du chemineau, les passages à
répétition des indiens dans le couloir, la peur de voir mimi la souris grise
grignoter nos bagages ou mordiller l’une de nos oreilles, nous nous contentons
d’observer par le hublot les dégâts causés par la violente tempête du mardi 26
juillet… C’est la consternation…
Une scène très étrange se profile devant
nous : au milieu d’un champ inondé, se trouve un Indien, le bassin
immergé, tenant un parapluie à la main et regardant passer le train lentement…
Plus loin, huttes, petits cabanons, toits, rickshaws, animaux, emportés par les
eaux, défilent sous nos regards ahuris et impuissants…
Les ponts que nous traversons sont noyés par
la montée des fleuves et rivières, les rails du train à demi immergés tendent à
disparaître au cours du trajet. Le spectacle est surréaliste : le train
flotte sur l’eau…
Nous atteignons avec 3 heures de retard la ville de Bombay soulagés, et nous nous détendons dans un hôtel près de l’aéroport.
Bombay
.. 2 aout ..
Dernière étape en Inde avant l’envol…
Pour occuper nos dernières heures à Bombay,
nous en profitons pour visiter le quartier où nous sommes, passons quelques
coups de fil à nos familles et effectuons le plein de grignotages en prévision
d’une longue attente à l’aéroport…
Nous nous installons devant notre premier
film indien un thé à la main.
L’histoire : Notre héros, milliardaire
indien, jeune et beau, séducteur hors pair, se voit dans l’obligation
d’écourter son séjour à Londres et de rentrer en Inde à la demande de son père
dont la santé s’avère fragile. De retour, le fils se voit gronder par son père
lequel lui demande de moins s’amuser et de prendre en main certaines
responsabilités… comme celle de reprendre l’entreprise de papa.
Notre héros acquiesce, tombe amoureux fou
d’une belle indienne qu’il désire à tout prix. Amour idyllique à la
bollywoodienne ( chants, danses, chants, danses ).
Mais hélas la belle est promise à un autre.
Tous deux s’enterrent dans un chagrin immense et le papa, ne pouvant accepter
son fils malheureux, décide de parler à la famille de la belle, de caste
différente. La situation tend à s’arranger mais le passé de séducteur rattrape
notre héros qui se voit enlacé par une ancienne conquête sur le lieu de
travail de la belle et en présence de la belle qui se vexe à mort … C’est la
catastrophe…
Après des efforts interminables de
reconquête et un accident de voiture (comptez une heure de film), le beau
finit par la faire craquer. Tout le monde pense que le film est terminé !
Mais non, l’histoire ne s’arrête pas là ! A nouveau le passé rattrape
notre héros, qui du jour au lendemain, se voit papa d’un petit garçon de 8 ans
accompagné de son chien Samy… Re catastrophe… Il se présente comme le fils du
premier amour de notre beau et justifie sa présence par le fait que cet amour
est mort… Donc il faut s’occuper de lui…
Le beau ne voulant pas accepter son rôle de
père responsable, il tente de mettre le petit garçon et le chien à l’orphelinat.
Aidé de Samy, l’enfant se rebelle, et saccage l’internat, s’enfuit et de
nouveau se plante devant la richissime forteresse du jeune papa… Le beau
finit par les recevoir en les cachant dans un premier temps, et avec la
complicité du gouvernant, apprend à le connaître. Mais le petit garçon voyant son
père peu enthousiaste, décide de s’enfuir avec Samy … Re-re-catastrophe… Le
père fou de son fils part à sa recherche et, l'ayant retrouvé, révèle son existence au
grand jour et tous lalors l'acceptent à bras ouverts. Tout se termine par le mariage
tant attendu que nous pensions voir honoré 3 heures plus tôt…
Bref : les films destinés aux Indiens
s'orientent vers les mêmes histoires et utilisent les mêmes éléments : une
véritable masala ! Il y a le bon et le mauvais, enchevêtrés dans une chimérique
histoire d'amour. Entravée par une myriade de péripéties aux concours parfois
comiques, parfois dramatiques, en général cette histoire d'amour n'a pas de fin
surprenante : le Bien l'emporte sur le Mal, et l'amour est couronné. Pour un
instant les spectateurs oublient la triste réalité qui les attend dehors.
Au delà de la fiction les traditions ont la
vie dure en Inde. Aujourd’hui encore, et notamment dans le nord de l’Inde et
dans les campagnes, un homme qui se marie avec une femme de caste inférieure
peut s’attirer les foudres de sa communauté « déshonorée », comme
attestent ces articles de journaux assez horrifiants décrivant les meurtres,
mutilations et humiliations perpétuées au nom de l’honneur. Ces crimes d’autant
plus difficile à endiguer que les autorités locales, partie prenante des
castes, ont tendance à partager ces mêmes valeurs.
Pour informations, les étrangers font
parties des hors castes c’est à dire des intouchables…
Les paupières s’alourdissent, la tempête se réveille, la chambre voisine s’anime et oublie de fermer sa porte et de baisser le volume de la télé, nous réveillons ces demoiselles endormies afin de leur faire comprendre gentiment qu’à minuit il est temps de retrouver un peu d’intimité et de respect…
Bombay .. 3 aout ..
L’aéroport… Il est midi et dans 14 heures
nous décollerons pour rentrer à Paris. Les intempéries ne nous permettent pas
de visiter une dernière fois la ville de Bombay. Des averses devraient tomber
d’une minute à l’autre et il serait risqué de rester bloqués sur la route
inondée dans un taxi… C’est bien dommage. De plus tous les indiens nous ont
conseillé de venir à l’aéroport un jour plus tôt car en cas d’annulation de vol nous
serions pris en charge par notre compagnie aérienne et prêts à prendre le
prochain vol une fois les tourmentes calmées… C’est stressant et il est
impossible de savoir si notre vol assuré où non…
Pour occuper le temps nous mangeons un
paquet de chips (seul repas de la journée), buvons thé, café, contemplons le
tableau électronique affichant les vols annulés, en cours et à venir,
grignotons plus de chips tout en jouant à de grandes parties de Yam’s….
8h plus tard... nous sommes autorisés à
passer le contrôle de sécurité. Un vigil nous interroge chacun de notre côté
sur le contenu de notre valise, si nous sommes en possession d'objets
explosifs, si notre casier judiciaire est vide, qui de nous deux a fait la
valise, quel jour, dans quelle ville, à quelle
heure....................................................ça n'en finit plus.
Le couple devant nous se fait dépouiller
avec deux tous petits sacs alors que nos 3 gros bagages passent le contrôle
sans que personne ne vérifie leur contenu ...
Une fois arrivés dans le cercle duty free
nous partons à la recherche d'un sandwich qu'il nous sera impossible de
trouver. Seul un restaurant, assez luxueux et bondé, trône au milieu de chaises
longues et de gros fauteuils pour les voyageurs dans l'attente... assez
surprenant mais très agréable !
Nous réussissons à obtenir une table et pour
la première fois retrouvons quelques saveurs oubliées... assiette grec et
burger frites nous régalent le palais !
Il est 1h du matin. L'heure de prendre notre
avion approche et dans la salle d'attente nous buvons notre dernier chai....
L'angoisse et l'envie de rester montent...
Les hôtesses de l'air nous accueillent et nous nous installons à nos places.
2h du matin notre avion décolle. Adrien avant de s'endormir se sent déjà nostalgique. Le retour nous paraît dur et le quotidien nous paraît loin et loin d'être attractif.










